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dimanche 17 juillet 2016

La boucle est bouclée

Publiée initialement en 2012 sur le madtelier d'écriture.

La boucle est bouclée


« Vous m'avez fait appelé, professeur ?
- Oui, Henri entre donc.
- Je ne vous dérange pas ?
- Bien sûr que non, je ne t'aurais pas fait appeler.
- Oh... C'est que je vous ai entendu rire depuis le couloir.
- Ahahaha ! Oui en effet je rigolais ; j'en rigolerais encore si tu n'étais pas là.
- C'est que c'est plutôt inhabituel, je ne vous avais jamais entendu rire.
- Ah mais ça mon ami, c'est parce que je n'avais pas compris la blague avant aujourd'hui.
- La blague ?
- Oui, une blague du destin. Pour peu que tu crois au destin. En fait, bien qu'agnostique depuis toujours, j'en viens presque à me demander si finalement il n'existe pas une force supérieure. Et si c'est le cas elle est probablement en train de rire à mes dépens. Allez, maintenant que plus rien ne presse, je peux bien prendre le temps de te la raconter ; même si tu en connais déjà probablement les principaux éléments. Mais avant de commencer, je voudrais savoir : si tu devais me décrire en quelques mots, que dirais-tu ?
- Et bien, je ne sais pas. Vous êtes le pionnier du voyage temporelle. Vous avez été le premier à prouver la possibilité de faire voyager la matière à rebours du temps.
- C'est ça, c'est ce qui me définit le mieux. En fait, c'est même la seule chose qui me définisse puisque j'ai sacrifié ma carrière et la majorité de ma vie à ces recherches. Pour toi, comme pour le reste du monde, cette histoire a commencé il y a de ça trente ans lors de la présentation du premier prototype. Le ministre de la recherche lui-même a rédigé une lettre devant huissier. Après avoir désintégré la lettre dans mon appareil, le même huissier a alors pu ressortir une lettre identique mais portant un scellé remontant à plus de dix ans en arrière, à la date exacte choisie par le ministre lui-même.
« Bien sûr il y a eu, et il y a toujours, de nombreux sceptiques qui m'accusent de mise en scène, de prestidigitation. Mais je me moque de convaincre la terre entière et ma démonstration a été assez convaincante pour m'assurer des financements pour les trente années qui ont passé depuis ; en ce sens, je peux m'estimer heureux ; contrairement à mes financeurs qui risquent de se sentir flouer ; mais nous y reviendrons. Il y a d'ailleurs eu de nombreuses personnes qui ont défilé pour me mettre à l'épreuve ; il n'y en a guère plus maintenant, mais il n'y a pas si longtemps que ça, la malle qui se trouve là-bas regorgeait de lettres que je ressortais régulièrement, quelques instants après les avoir envoyés.
« Donc pour en revenir à cette histoire : si elle a commencé il y a trente ans pour la majorité des gens, pour moi l'histoire est beaucoup plus ancienne ; elle remonte justement à plus d'une dizaine d'années avant cela. Tu vois cette boîte en haut de l'étagère qui ressemble exactement à ces boîtes aux lettres américaines ? Et bien un jour, alors que j'étais encore au lycée, je l'ai retrouvée chez moi, dans ma chambre, sur le bureau. Dedans, il y avait une lettre que je m'étais adressée à moi-même, où se trouvait des détails que moi seul connaissait à l'époque - comme une preuve pour m'auto-persuader. Ces preuves étaient accompagnées d'instructions ; dans un premier temps, les instructions concernaient uniquement l'orientation à donner à mes études ; en plus, bien sûr, de l'instruction de conserver et de faire sceller par un huissier toutes les lettres reçues qui ne m'étaient pas destinées.
« Avec le recul, il est facile de dire que j'ai eu raison de suivre les instructions puisque de toute évidence elles étaient authentiques. Mais à l'époque, j'ai eu du mal à y croire, j'ai même envisagé que je perdais complètement l'esprit puisque c'était l'alternative la plus crédible ; bien plus crédible en tout cas que la vérité elle-même. Avec encore plus de recul, je me dit que finalement toutes ces tergiversations n'avaient pas de sens puisque je n'avais pas le choix : si les instructions étaient arrivées c'est que le choix avait déjà été fait, mon destin était scellé.
« Quoi qu'il en soit, je me retrouvais donc à suivre les instructions. Je poursuivis, comme indiqué, mes études en physique jusqu'à mon doctorat tout en construisant patiemment ce premier prototype ; sans comprendre toutes les subtilités de son fonctionnement. Une fois celui-ci terminé il ne me restait plus qu'à me renvoyer les instructions pour le construire dans le passé comme spécifié dans les instructions. Viennent ensuite les épisodes avec le ministre et toutes les personnes successives venues me tester.
« Vint ensuite une période creuse, une période de « vache maigre » comme on dit. Bien sûr l'étude du prototype et de la boite aux lettres - qui n'en est pas réellement une, bien entendue ; ou pour être plus précis, qui est beaucoup plus que cela - apportèrent beaucoup à la physique, principalement dans la compréhension de la matière en observant la dématérialisation et la rematérialisation des matières inertes et le rôle que tiennent les champs magnétiques qui parcourent à la fois l'émetteur et le récepteur. Mais la branche concernant les voyages temporels, elle, ne progressa pas d'un pouce ; les champs magnétiques empêchant toujours d'envoyer quoi que ce soit de métallique ou d'organique.
- Même si l'on n'a pas encore percé tous les mystères du voyage dans le temps, je trouve que vous minimisez tout de même l'importance de vos découvertes. Le voyage de la matière dans l'espace est, en soi, une avancée majeure qui pourra faire avancer les communications. Comme toute nouvelle technologie, le coût de production est astronomique mais dans une dizaine d'année peut-être que de tels dispositifs seront construits à la chaîne.
- Tu as peut-être raison mais je ne vois pas l'intérêt de télé-transporter une lettre quand on peut envoyer un e-mail aussi rapidement ? Bien sûr, on pourra envoyer de petits objets, pour peu qu'ils ne soient ni métalliques, ni organiques. Comme ça votre femme pourra vous envoyer un caleçon propre sur votre lieu de travail alors que vous venez de le souiller... Mais franchement j'ai du mal à y trouver un intérêt autre que théorique.
« Quoi qu'il en soit, le sujet qui nous intéresse toi et moi, jusqu'à preuve du contraire, concerne le voyage temporel. Et là dessus, tu m'accorderas, les avancées furent inexistantes. Reprenons donc notre histoire veux-tu ? Après ce long passage creux, où la seule activité du prototype a été de me renvoyer à moi-même les instructions dans le passé, j'ai finalement reçu de nouvelles instructions. Ce sont donc ces instructions qui ont occupées tout mon temps depuis de nombreuses années. Tout cela pour arriver à ce nouveau prototype, plus grand et différent par de nombreux aspects ; mais cela tu le sais déjà puisque tu m'as aidé à le construire lors de l'année qui vient de s'écouler.
« Et c'est là qu'intervient la chute de cette blague. Car le second prototype est désormais achevé et je sais exactement à quoi il va servir. Le seul rôle de ce second prototype est d'envoyer cette fameuse boîte aux lettres sur le bureau de mes seize ans afin qu'elle puisse accueillir tous les messages expédiés lors de la trentaine d'années qui viennent de s'écouler. Bien sûr, la boîte étant composée en grande partie de métal et elle-même parcourue d'un champs électromagnétique, le second prototype sera détruit par la manœuvre. Il ne me restera donc plus qu'à renvoyer ce dernier manuel d'instructions quand il doit l'être et à exécuter la dernière de celles-ci : détruire le premier prototype.
- Vous... vous n'allez pas faire ça ?
- Oh bien sûr que si ! Car apparemment tu n'as pas compris la chute de l'histoire. Il n'y a plus rien à espérer des voyages dans le temps. La boucle est bouclée ! La seule morale à tirer de mon expérience est que l'homme n'est pas fait pour jouer avec l'espace-temps. Après avoir été le dindon de la farce pendant presque quarante ans, je n'hésiterais pas à détruire cette machine pour reprendre le cours de ma vie où le présent ne sera pas dicté par le futur. Ce sera la dernière instruction que je suivrai »

vendredi 15 juillet 2016

Kriket et le sort interdit

Publiée initialement en 2012 sur le madtelier d'écriture.
(le personnage, lui, a plus de 15 ans, initialement créé dans le cadre de "démange", un meuporg php de l'époque où internet faisait du bruit au démarrage)

Kriket et le sort interdit

 
Ce jour, il se leva inhabituellement à l'aube. Figurativement, bien sûr, le soleil ne se lève jamais en Enfer. Toujours le même réveil : la queue qui gratte et les cornes qui semblent pousser vers l'intérieur. Il se dirigea directement vers la salle de bain, il fallait remédier à son état. Il attrapa la bouteille d'eau de Cologne et l'avala en quelques goulées. Quelques gouttes d'alcool pour réveiller ses foies.
 Il était pressé, son emploi du temps était chargé : une séance de trois heures de procrastination l'attendait. Il avait déjà repoussé la tâche à de nombreuses reprises et manquait désormais d'excuses. Mais il ne pouvait pas décemment sortir dans ses vieilles fringues fripées de la veille. Un démon de bon goût se doit d'avoir la classe en toute circonstance. Et chez Kriket c'était une question d'honneur. On peut être un pur salaud et avoir un style vestimentaire distingué. Il passa en revue les pantalons à patte d'éléphant de sa penderie. Il avait déjà porté du rouge la veille, reproduire la même couleur serait une insulte à la bienséance ; le bleu manquait peut-être un peu de paillettes ; il opta pour le vert qui mettait sa silhouette en valeur. Une chemise hawaïenne et une paire de lunettes de soleil à motif en étoiles complétèrent ses atours. Il s'observa bien dans son immense miroir. Ouais c'est bon t'as la classe ! S'adressa-t-il à lui-même, accompagné d'un clin d’œil et d'un claquement de doigts.
 Il réalisa avec délectation que sa vie était un véritable Enfer.
Quelqu'un cogna à sa porte. Probablement une personne de son entourage qui savait que la sonnette était défaillante. Si c'était son voisin, il avait une surprise pour lui. Anderson, sa poule domestique, lui avait offert un œuf la veille. Les protéines n'étaient pas bonnes pour sa santé, mais il conservait le volatile pour pouvoir régulièrement proposer une omelette faciale à ses voisins. Le bon voisinage doit être entretenu, en Enfer comme ailleurs.
 Il ouvrit la porte en gratifiant son voisin d'un « Salut connard ! », la main tenant l’œuf commençant sa prise d'élan. Ce n'était pas son voisin.
 Le démon face à lui ne lui était pas inconnu. Le front bas et le sourire idiot lui semblaient familiers. C'est la tenue classieuse de l'individu qui rafraîchit sa mémoire : c'était la personne qu'il venait de croiser dans son miroir. Lui-même. Ce qui défiait toute logique ; du moins le peu de logique accessible à son cerveau en ce moment.
— Avant que tu ne paniques, je sais : je suis toi.
— Tu es moi ?
— Oui, je suis ton toi futur.
— Mon toit futur ?
— Non ton toi. Je suis ton toi futur comme tu es mon moi passé.
— Le mois passé c'était avril.
— Mais non crétin, le moi personnel...
— Ah, toi mon moi... Mais futur.
— Voilà, c'est clair ?
— Euh, non pas du tout.
 Kriket mit plus d'une demie-heure à s'expliquer ce qu'il se passait. Les humains ont une perception linéaire du temps. Les anges et démons en ont une perception multi-dimensionnelle en treillis qui permet de mieux appréhender toutes les ramifications de l'espace-temps et des liens de causalité. Kriket lui, avec ses compétences intellectuelles, n'avait aucune véritable perception du temps.
 Son lui-futur lui expliqua donc ce qu'il devait faire. Quel sort il devrait utiliser afin que les puissances obscures plient le temps à sa volonté. Son lui-présent – le lui-passé du lui-futur – objecta qu'il s'agissait là de forces qui dépassaient ses attributions de simple démon, et qu'il ne pouvait procéder ainsi sans une autorisation directe du prince des démons en personne, seul habilité – dans le camp du mal tout du moins – à jouer avec l'espace-temps. Le Kriket-futur qui était déjà au courant de tout cela, puisqu'il l'avait déjà vécu, ne retint pas son lui-passé de suivre la chaîne de commandement comme il l'avait lui-même fait auparavant dans l'exacte même situation. S'il est une chose avec laquelle on ne plaisante pas en Enfer, c'est bien la démoncratie.

***

Kriket débarqua comme un boulet au Palais Infernal.
 « Arrêtez ! Vous n'avez pas rendez-vous...
 La succube qui tenait le poste de standardiste n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il était déjà dans le couloir suivant. La fin de la phrase s'éteignit dans un murmure.
 … et sa seigneurie a précisé qu'il ne fallait le déranger sous aucun prétexte. »
Lucifer comme à son habitude, était particulièrement affairé devant son immense bureau. A comprendre qu'il s'appliquait beaucoup à boire proprement son daïkiri tandis que ses pieds reposaient sur l'imposant meuble de bois sur lequel s'entassaient, comme à leur habitude également, les dossiers. Il ne laissa pas paraître sa contrariété d'être ainsi dérangé en plein travail par un grouillot et réagit toujours comme à son habitude :
 « Hé Toto, qu'est-ce tu branles ici ? »
 Kriket était heureux que le Prince des Enfers en personne se rappelle de lui. En effet, « Toto » était le surnom que ce dernier lui avait attribué lors de leur première rencontre. Bien sûr il ignorait que Lucifer affublait tout le monde, anges, démons et humains confondus, du même surnom pour ne pas se fatiguer à devoir se rappeler du nom des personnes.
 Kriket expliqua son plan en détail à Lucifer. Mais ce dernier, grand optimiste, voyait son verre à moitié plein. Et il commençait déjà à planifier mentalement le travail qu'il lui restait à effectuer. Tout ce qu'il entendit des explications de Kriket se résumèrent donc à :
 « Blablabla, [obséquiosité excessive], Blablabla, [cirage de pompe], Blablabla, [Grand besoin d'attention et d'approbation paternelle] »
 Comme la présence de ce démon commençait à l'ennuyer, Lucifer l'envoya promener en lui faisant signe de quitter la pièce d'une main en lâchant un vague « C'est bien Toto, fais donc ça ! »
 Heureux d'avoir obtenu l'autorisation tant espérée, Kriket quitta le palais infernal. Quand il passa devant la succube de l'accueil, cette dernière, vexée, refusa de lui rendre son sourire.

***

Kriket procéda comme son lui-futur le lui avait décrit. Il traça l'incontournable pentagramme au sol avec le litre de sang de vierge réglementaire, puis se plaça en son centre. Comme tout sort qui se respecte, ce sort était rimé et rédigé en alexandrins :
[Note de l'auteur : la langue démoniaque étant peu pratiquée de par chez nous, ce qui suit est une traduction littérale du sort, au détriment de sa structure originelle. Mais également afin qu'un petit plaisantin ne reproduise pas le sort en question par jeu.]
 C'est la danse des démons qui en sortant des Enfers se secouent les cornes et font caca,
 Que les forces des Enfers et du pandémonium,
 Les guides maudits que sont Satan, Lucifer et Johnny Halliday
 Transmettent leur magie à travers l'espace, le temps et le monde des esprits
 Sans oublier la chatte à ta grand-mère, sac à foutre purulent
 Pour que un et un fassent un, ou onze, ou quarante-deux
 Et que par-delà les vertes prairies des Enfers qui ne sont jamais vertes, ni prairies
 Mon corps soit renvoyé à rebours temps
 Putain
 Et ensuite on ira danser le jerk sur de la musique pop
 Touche à ton cul et sens ton doigt
 Que s'ouvre le portail de l'espace-temps qui mène les démons à travers la fabrique du treillis /
 de la réalité qui n'est telle qu'on la conçoit uniquement que lorsqu'elle est telle qu'on la /
 conçoit mais jamais lorsqu'on la conçoit autrement, sinon ça foutrait sacrément la merde /
 dans ledit treillis de la fabrique de l'espace-temps. Et réciproquement.
Le souffle ardent des Enfers submergea le démon et tout se mit à tourner. Mais pas dans le même sens, un peu comme un anagyre. Il se retrouva aspiré dans un vortex puis expulsé à quelques pas de sa caverne, peu avant l'aube (façon de parler, le soleil ne se lève jamais en Enfer).

***

Il sonnait depuis cinq minutes sans que personne ne vienne lui ouvrir la porte. C'était malpoli de sa part de ne pas venir lui ouvrir. Mais il se pardonnait.
 Il finit par se rappeler que la sonnette était cassée, il décida donc de frapper à la porte. Ce serait probablement plus efficace. D'autant qu'il se rappelait que c'était ce qu'il s'était passé auparavant au même moment. Réaliser que son présent était le futur de son lui-passé avait quelque chose de perturbant. D'autant que cela signifiait qu'il était devenu à son insu son lui-futur, sans pour autant cesser d'être son lui-présent ; et sans rupture avec son lui-passé. Toutes ces histoires de passé, de présent et de futur commençaient à lui donner la migraine.
 Il mit un peu de temps à réaliser que ce n'était pas un miroir face à lui mais la porte qui venait de s'ouvrir. Mais il mit tout de même moins de temps à réagir que son vis à vis ; ce qui était un signe encourageant de progrès quant à sa capacité à appréhender les notions d'espace-temps.
 « Avant que tu ne paniques, je sais : je suis toi. »
 La conversation se déroula bizarrement. Il avait comme une impression de déjà-vu. Mais ce n'était pas bien grave, il paraissait que ça arrivait parfois ; un truc en rapport avec l'oreille et le cerveau, mais Kriket n'avait jamais bien fait attention à ce genre d'histoire. A la fin, son lui-passé s'en alla requérir l'approbation suprême ; il se faisait suffisamment confiance pour se laisser seul chez lui.

***

Kriket exultait. Il avait défié la fabrique même de l'espace-temps et en était sorti vainqueur. Un nouvel exploit à inscrire à un palmarès déjà fourni en la matière. Désormais, personne en Enfer et au delà ne pourrait remettre en doute sa valeur. Et maintenant ? Il allait retourner à ses occupations. Mais les cœurs légers de cette connaissance.