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mardi 13 septembre 2016

Pourquoi ? Histoire d’un ange pas si banal.

Cette micro-nouvelle est assez ancienne, je ne me souviens plus de quand je l'ai écrite (ma première quand j'avais repris l'écriture y'a une bonne dizaine d'années), ni de où et quand je l'ai déjà publiée (probablement sur la première version de ce blog, mais comme j'ai effacé tous les articles je ne peux pas en être sûr).

Pourquoi ? Histoire d’un ange pas si banal.


Luc ferma les yeux, ébloui par la lumière qui irradiait, comme venue de nulle part. Il savait qu’il venait de mourir mais ne comprenait pas comment il en avait conscience. D’autant qu’il ne gardait absolument aucun souvenir de sa vie mortelle… si ce n’est les bruits et les odeurs d’une chambre d’hôpital. Même après avoir changé de plan d’existence son cerveau semblait encore embrumé par les tranquillisants. Il tenta de se lever en vacillant et entrouvrit les yeux pour ne voir autour de lui qu’un blanc immaculé à perte de vue rayonnant d’une lumière mystique. Dans un flash il revit son corps flottant dans ce long couloir blanc, les yeux fixés sur la lumière au bout, totalement détaché de toute notion temporelle. Aucun doute ne subsistait et son âme s’emplit de joie ; il était au Paradis.
S’accoutumant à la luminosité il put observer la seule chose visible dans tout ce vide : son propre corps. Malgré son amnésie il était persuadé que ce ne pouvait pas être le corps de sa vie mortelle. Il avait le corps d’un jeune enfant de cinq ans potelé et très pâle. Il était entièrement nu et dénué de sexe. En portant une main à sa tête il découvrit une chevelure abondante, légèrement bouclée.
En relevant le regard, il remarqua des formes se détacher au loin puis se rapprocher pour enfin prendre une forme que Luc put interpréter être un groupe d’ange. Quelques secondes plus tard, ou était-ce quelques siècles, le groupe arriva à sa hauteur. Il était composé de cinq séraphins, ne différant physiquement de lui en aucun point. Tout comme lui ils possédaient des corps jeunes au teint pâle et des cheveux blonds légèrement frisés ; ils possédaient également une paire d’aile battant dans leur dos et Luc réalisa qu’il n’avait pas encore vu ses propres ailes. Il tourna son regard derrière lui, sans résultat ; il tâtonna son dos de la main mais ne put sentir que sa peau et en dessous ses vertèbres. Il s’étonna de ne pas posséder d’ailes et se dit qu’elles pousseraient probablement bientôt. Il reporta son regard vers ses semblables un grand sourire aux lèvres mais remarqua que ceux-ci avaient abandonné leur masque de gaieté et le dévisageaient avec étonnement. Tout heureux d’avoir des interlocuteurs, Luc prononça ses premiers mots dans une langue dont il ignorait tout jusque-là mais qui lui parut naturelle :
— Bonjour, je viens d’arriver, du moins c’est l’impression que j’ai, et vous êtes les premiers autres anges que je rencontre.
Ses interlocuteurs ne lui répondirent pas et s’observèrent avant de commencer à discuter entre eux à voix basses. Luc tendit l’oreille pour essayer d’obtenir des bribes de conversation sans pour autant avoir l’air indiscret :
— […] pas possible qu’il nous accompagne à Eden […]
— […] probablement des pêchers à expier […]
— […] Impossible, pourquoi ne pas accepter des mortels dans ce cas […]
— […] l’Eden doit rester pur […]
Et le groupe de séraphins s’en retourna d’où il venait sans un regard pour Luc. Il essaya de les rattraper mais ses jambes encore frêles ne lui permettaient pas de garder la vitesse des êtres ailés. Il les interpella, espérant se justifier, proclamant que ce n’était qu’une regrettable erreur, mais n’obtenu aucune réaction. Il se résigna finalement au fait qu’il serait probablement à jamais seul, incapable de trouver le chemin d’Eden.
Il marcha tout droit, toujours tout droit, et, à force de réflexion, il savait qu’il était omniscient et possédait les réponses à toutes les questions sur l’univers et la vie. Et il réalisa alors avec désarroi qu’il lui restait l’éternité pour chercher à répondre à la seule question dont il ignorait la réponse : Pourquoi cela m’est-il arrivé à moi ?

vendredi 19 août 2016

Tous les singes ne vont pas au paradis

Nouvelle initialement publiée en 2013 sur le madtelier d'écriture.
Version retravaillée publiée en 2013 dans Sales Bêtes ! (Éditions des Artistes Fous).
Republiée ici sous licence CC-by en juillet 2016 avant de passer en CC0 en août à l'occasion du Ray's Day 2016.

Tous les singes ne vont pas au Paradis


Personne n’avait bien vu ce qu’il s’était passé ; aucun témoin direct n’avait survécu. Quelques matelots avaient vu une ombre passer, de la taille et probablement du poids de plusieurs hommes, de la forme d’un gros singe. Tout le monde avait entendu les cris que la tempête ne suffisait pas à couvrir. Les cris de la bête ; et ceux des hommes et animaux massacrés. À cause des intempéries la plupart des officiers et des marins étaient calfeutrés dans les gaillards... Peu de ceux qui étaient de quart avaient survécu ; certains furent retrouvés déchiquetés sur le pont, d’autres avaient simplement disparu, le cadavre emporté par une vague ou ayant préféré tenter leur chance en plongeant au milieu de l’océan.
À l’aube, les deux chirurgiens descendirent en cale à la faveur des premières lueurs du soleil et d’une mer calmée. La cargaison n’y avait pas survécu : aucun des hommes parqués à l’avant ni des femmes et des enfants de l’arrière ; ni les animaux gardés pour fournir la nourriture du voyage. Tout n’était que chair sanguinolente et os brisés.

La journée s’annonçait horrible : il fallait se débarrasser de tous les cadavres avant qu’ils ne contaminent les victuailles restantes ; les corps des matelots, des esclaves et des animaux. Le capitaine était cloîtré en cabine et refusait toute requête. Perdre toute la cargaison était une catastrophe financière pour l’armateur ; mais pour le capitaine c’était la fin de sa carrière.

L’angoisse de la nuit à venir régnait à bord, car la bête y était forcément tapie, apportée au cœur d’un homme sûrement contaminé par la magie démoniaque qui régnait sur le continent africain. Les regards de l’équipage s’étaient tournés un temps vers « le nègre ». C’était sa première mission sur un bateau et il venait de ces contrées lui aussi. Mais il avait été baptisé, son âme ne pouvait pas être habitée par le démon. Et au moment de la tempête il était de corvée d’eau avec un mousse et le tonnelier. Ça ne pouvait être que l’un des esclaves. Et il fallait le débusquer avant que le soleil ne se couche pour céder place à la pleine lune qui, comme tout le monde le savait, baignait de sa lumière néfaste les sombres rituels des sorciers africains.

***

Cela faisait une vingtaine de jours qu’ils avaient quitté les côtes sénégambiennes. Il leur faudrait encore presque deux mois pour atteindre « Hispaniola », Saint-Domingue l’espagnole. Le trajet de France à Dakar s’était fait sans accroc.
Pendant que le capitaine négociait avec les autorités Ouolofs, les hommes profitaient dans les bordels de ce que les côtes d’Afrique pouvaient leur offrir. C’étaient leurs derniers instants à terre avant un trajet de plusieurs mois en mer. Bien sûr la cargaison contenait toujours des femmes, mais ce n’était pas pareil et il ne fallait pas se faire prendre à abîmer les biens d’autrui.

Le mal de crâne avec lequel le matelot Pierre se réveilla ce matin-là lui rappela que l’escale était également l’occasion de magistrales bitures. Comme celle de la soirée passée. Mais à bord l’alcool de qualité, comme le rhum des colonies, était réservé au capitaine et aux quelques officiers. Les matelots se contentaient d’un tord-boyaux encore plus mauvais que celui éclusé dans les rades minables de Dakar. Le capitaine devait bien se résoudre à ne pas avoir de meilleurs témoignages du massacre de la veille, avec plus de la moitié de l’équipage ivre mort qui n’avait rien vu et rien entendu.

Ils auraient dû faire plus attention aux discours d’ivrogne de ces marins croisés durant l’escale et à leur histoire de monstre. Leurs souvenirs étaient flous mais ces derniers prétendaient avoir chassé le roi des gorilles avec des autochtones un soir de pleine lune. Un monstre qui d’après la légende se tapirait au cœur d’un homme, un homme dont l’absence d’âme laisserait un vide suffisant pour porter ce mal.
Pierre et les autres matelots n’avaient pas porté beaucoup de crédit à ce témoignage empreint de folklore et la soirée avait viré à l’empoigne. Les deux chirurgiens de bord avaient eu beaucoup de travail ce soir-là pour soigner toutes les blessures – heureusement que les corps et les esprits étaient déjà anesthésiés à l’alcool – ; peu d’arcades sourcilières avaient résisté et les chirurgiens avaient également dû retirer de nombreux tessons de bouteille des cuirs chevelus et même soigner quelques cas de morsures.
Mais maintenant qu’ils avaient embarqué le monstre avec le reste des passagers, Pierre regrettait leur incrédulité. La journée avançait et la fouille méticuleuse du navire ne portait pas encore ses fruits. Une quinzaine de marins sur la quarantaine du départ étaient au rapport pour participer au ratissage. Le navire ne comptait donc plus qu’une quinzaine d’hommes de vivants à son bord ; plus le monstre.

***

Les chirurgiens étaient formels. Ils avaient tous deux recompté à plusieurs reprises. Avec le nombre de morceaux éparpillés à travers toute la cale – des bouts de bras encore attachés aux fers et de la chair jusqu’au plafond –, ils avaient finalement compté les crânes. Et le compte y était. Pas un seul esclave n’y avait réchappé. Le monstre ne se dissimulait pas au fond d’un de leurs corps sans âme.
Le tonnelier avait émis l’hypothèse qu’un des corps comptés pouvait être celui d’un membre de l’équipage. Après tout, avec ceux passés par-dessus bord, il était impossible de s’assurer du décompte. Mais aucun d’eux n’était censé se trouver dans la cale de nuit, et cette dernière était fermée de l’extérieur. Le charpentier du bord tenta de mettre tout le monde d’accord ; il était formel, l’écoutille avait été défoncée de l’extérieur : le monstre n’était pas sorti de la cave, il y était entré pour massacrer les esclaves s’y trouvant.
La créature avait pu bénéficier de l’aide de Satan pour rejoindre le pont par magie puis revenir dans la cale en défonçant l’écoutille pour y placer le cadavre mutilé et méconnaissable d’un matelot pour simuler sa mort. Certains semblaient ne s’accrocher qu’à cette hypothèse et à la prière.
Le capitaine avait d’ailleurs réuni les survivants sur l’entrepont pour une prière aux morts. L’aumônier n’avait pas survécu à l’attaque de la veille et il fallait improviser : Notre Père, Je vous salue Marie, une prière à Saint Érasme qui protège habituellement les marins pendant les tempêtes. Chacun jetait des coups d’œil à ses voisins, guettant un éventuel signe de dissimulation du démon. Mais tous s’efforçaient d’être le plus pieux possible ; le salut n’est-il pas promis aux vertueux ?

***

Le soleil commençait à plonger face au bateau et l’inquiétude montait. Ce dernier avait été fouillé de la cale à la poupe sans débusquer aucun passager clandestin. Tout était anormalement calme, laissant présager une autre nuit de tension ; personne n’allait dormir, et personne n’allait se saouler comme la veille.
Mais peut-être le monstre resterait-il caché, repu de la veille. Les traces de dents sur les cadavres trouvés ne laissaient pas de doute : ce n’était pas un massacre gratuit, c’était un festin. Quelques centaines d’esclaves et une vingtaine de marins y étaient passés ; et si la créature avait laissé beaucoup de viande sur les corps, la quantité ingurgitée ne pouvait être qu’énorme.
Tout le monde avait touché la croix et bu l’eau bénite. Le démon n’avait pas été débusqué. Il ne restait donc plus qu’à prier qu’il ne se réveille plus. Le capitaine avait dérouté la course du bateau vers les îles portugaises du Cap-Vert ; à bord il était impossible d’établir une quarantaine pour trouver la personne infectée.
Les marins comptaient sur Saint Érasme le grand thaumaturge pour chasser une nouvelle fois le démon. Ô noble et glorieux évêque, St Érasme, aide dans les maux corporels et protecteur de ceux qui sont persécutés. Car le roulis semblait annoncer le retour de la tempête aussi forte que la nuit précédente, de celles porteuses de mauvais présage.

***

Tout le monde s’était armé. Le capitaine avait le seul mousquet à bord mais ce n’étaient pas les pièces contondantes qui manquaient sur un navire. Pierre avait opté pour une planche de bois de laquelle dépassaient trois clous rouillés, le charpentier pour une portion de lanière en métal qui cerclait habituellement les tonneaux et presque tous les couteaux de la cuisine étaient de sortie.
Les survivants étaient rassemblés sur le pont, regardant le soleil plonger dans la mer, attendant que la nuit dévoilât toute la lumière de la lune déjà pleine dans le ciel. Chacun jaugeait les autres, finissant de faire monter la suspicion qui grandissait depuis l’aube. Et tous attendaient le démon, prêts à en découdre.
Seul Thomas, de son nouveau nom de baptême, l’Africain de l’équipage, observait la scène légèrement en retrait ; avec la même appréhension et sous les yeux tout autant scrutateurs de ses camarades. Mais s’il avait rejoint les blancs et s’était fait baptiser, c’était aussi pour fuir la violence : la violence des Ouolofs à l’égard des leurs qu’ils n’hésitaient pas à vendre en esclaves aux blancs ; la violence de la magie noire qui habitait certains recoins de son continent également. Il se signait avec la ferveur des nouveaux convertis, redoutant l’arrivée du démon et l’affrontement inéluctable.

Le rouge tirait au noir et tous les regards ne cessaient de balayer la scène, à l’affût du premier signe démoniaque. Tous les muscles se contractaient alors que l’ambiance se tendait. Dans la lueur rougeâtre d’un ciel finalement déserté par le soleil, la lune prenait possession de son royaume. Et la lumière que renvoyait maintenant l’astre venait de quitter les yeux du matelot Jacques ; son visage, miroir de l’âme, n’avait plus rien à refléter. L’ustensile de cuisine qu’il tenait si fermement quelques instants auparavant quitta sa main pour tomber sur le pont d’un bruit mat. Aucun doute ne pouvait subsister alors que ses traits se figeaient et que de petits soubresauts commençaient à agiter son corps.
Un coup de feu du capitaine dans le ventre de l’homme en cours de transformation lança le pugilat. Un cercle se forma autour de Jacques qui finit rapidement en un amas de chairs sanguinolentes sous les coups répétés de ses camarades. Il était comme interrompu dans un état intermédiaire, ni humain ni animal. Mais tout laissait à penser qu’il était mort.
La créature ne respirait plus. Mais le diable était fourbe et il lui arrivait de redonner vie aux cadavres. Dans le doute, le capitaine ordonna que la tête fût séparée du corps. Tandis que cette première était installée en poupe pour conjurer le mal, le corps, lui, était jeté en mer.
Thomas, resté à l’écart, était terrifié par ce qu’il percevait au fond des yeux des matelots alors qu’ils nettoyaient le sang de la victime qui les avait maculés ; le regard du malade qui a trouvé l’excuse socialement acceptable pour s’abaisser à ses plus bas instincts.

***

La cargaison était perdue et la carrière des survivants compromise ; mais le soulagement était le sentiment dominant tandis que le navire se dirigeait vers les îles portugaises où le reste de l’équipage pourrait envisager de penser à se reconstruire un avenir. Et la troisième et dernière nuit de pleine lune s’annonçait plus calme que les précédentes.
Tout était rentré dans l’ordre, pourtant l’ambiance était lourde et le soulagement paraissait incomplet. Personne n’avait daigné toucher son souper. L’un des chirurgiens redoutait un début de maladie ; l’autre lui objecta que les événements des deux jours passés étaient la seule raison de ce contrecoup. Rien n’y faisait, le cœur n’était pas à la fête.

Thomas était à côté de Pierre quand la transformation commença. Il tenta de fuir vers le pont, pour y trouver le capitaine et un matelot en cours de métamorphose. Quelques instants plus tard, il plongeait à l’eau pour fuir la quinzaine de singes géants se battant entre eux et mettant le navire en pièces. La noyade l’empêcha de voir les eaux avaler le bateau et les monstres à son bord. Mais c’était peut-être un sort préférable qui lui permettrait probablement d’accéder à une place aux Cieux, là où ceux qui n’hébergent nul démon en leur âme ont le droit d’entrer.

mardi 16 août 2016

Routes blanches

Publiée initialement en 2015 sur le madtelier d'écriture sous le titre "La route du travail et la route des vacances".
C'est ici la première publication sous cette forme (qui atténue le côté fan-fiction de Sandman initial).
(Il s'agit de la seule nouvelle que j'ai achevée en 2015, et la dernière aussi...)

Routes blanches


Ça commence par quelques flocons épars. Rien qu’un coup d’essuie-glace de temps en temps ne puisse gérer. Puis le ciel devient encore plus sombre – ce qui ne paraissait pas possible avant –, la neige plus drue complique la tâche des balais sur le pare-brise et la visibilité s’amoindrit un peu plus, ralentissant un peu plus le trafic automobile sur la route du travail – ce qui ne paraissait pas possible avant.
La bouillie d’abord marronâtre sur le bord commence à blanchir et s’épaissir ; on n’y voit plus à cinq mètres et la voiture devant moi, à l’arrêt depuis plus d’une minute, ne semble pas vouloir repartir. Les quelques feux stop qui percent le brouillard sont tous immobiles. Les phares jaunes que j’entraperçois de l’autre côté du terre-plein ne bougent pas plus. Il n’est pas rare que la circulation s’arrête momentanément sur le périph’, mais le phénomène d’accordéon reprend toujours. Il tombe de la neige tous les trois ou quatre ans et à chaque fois c’est la même chose : quelques centimètres et c’est le blocage ; il va falloir s’armer de patience.

Ce spectacle blanc me rappelle ce conte… Il était une fois, dans le royaume boréal, une princesse. Au solstice d’hiver, après sept jours et sept nuits de neige, le château était pris dans les glaces. En ces latitudes, c’était le milieu de la grande nuit et il fallait attendre encore une semaine que le soleil vint percer l’horizon et caresser de ses rayons les pierres de l’édifice. En attendant que la déesse Printemps réchauffât le cœur de son frère-amant le dieu Hiver, la princesse était prisonnière de cette immense statue de glace qu’était devenue sa demeure.

Plus d’une demi-heure : ce n’est plus un bouchon, la circulation est vraiment interrompue. Les panneaux lumineux susceptibles de nous informer sur la situation sont trop loin pour être distingués dans cette purée épaisse qui tombe du ciel. Les congères font désormais presque un mètre de haut et les essuie-glace ne font plus le poids ; je dois ouvrir ma portière pour sortir régulièrement et ne pas tourner claustrophobe, isolé dans l’habitacle de ma voiture.
La radio ne propose que du statique sur toutes les stations. Parfait comme bande son du spectacle extérieur ; loin d’être idéal pour comprendre ce qu’il se passe. Les antennes doivent être ensevelies sous des centimètres de neige. Il doit en être de même pour celles de téléphonie mobile, c’est la première fois de ma vie que je n’ai pas de réseau sur le périph’ ; pour une fois que téléphoner au volant ne serait pas dangereux… Dommage, je ne pourrai pas contacter le client que je devais rencontrer. Bosser sur Paris c’est être dépendant des conditions de transport saturées ; bosser hors de Paris, ça n’existe pas dans ma branche.

Lors de mes sorties régulières à l’extérieur je croise d’autres naufragés de la route. Certains prennent ça avec fatalisme, d’autres s’énervent… évidemment, il serait trop douloureux pour eux de contredire le cliché de l’automobiliste parisien. Il faut bien trouver un responsable, alors ce sera les autorités qui n’ont pas prévu l’inattendu et qui n’ont pas investi en conséquence – sans augmenter les impôts il va sans dire. Ce serait amusant si ce n’était aussi pathétique.

L’essence commence à manquer. Malgré la chaleur du moteur, une fois déblayé il faut moins d’une minute au pare-brise pour être intégralement recouvert à nouveau. Il fait nuit dans la voiture, seuls les voyants du tableau de bord et la lampe de plafond apportent une lumière lugubre.
L’histoire remonte de ma mémoire, comme si elle prenait l’initiative de se rappeler à moi. Les couloirs du château étaient plongés dans le noir, éclairés uniquement par les flammes tremblantes des bougies. La grande nuit avait pris fin et, quand la mâtinée s’achevait, les rayons du soleil venaient frapper la glace qui recouvrait les fenêtres, ne fournissant qu’une faible lueur bleutée. Ses occupants attendaient que la déesse Printemps poursuivît sa cour, elle seule pouvait faire fondre le cœur de glace de son frère.
La princesse avait sculpté dans la glace à sa fenêtre une effigie de Bâtisseur, le dieu aux noms infinis, le façonneur de mondes, le père des quatre saisons ; car c’est lui qui accueillerait son fils en son domaine quand sa fille se détournerait de l’Hiver pour céder aux avances de l’Été ; il en était ainsi dans la fratrie, mais chaque année le père apaisait les jalousies et permettait aux saisons de se succéder. La princesse ne priait pas pour la fin de l’hiver, c’était sa saison préférée, celle où l’art de la glace prenait vie ; elle priait pour que le dieu Hiver ait un sort plus doux.
Je me décide à sortir. Le froid est mordant à l’extérieur, mais l’habitacle ne sera plus un refuge très longtemps. Je pousse avec difficulté la portière, la neige derrière crisse mais finit par céder. Si j’avais attendu plus longtemps je serais sûrement resté coincé ; sans savoir qui de l’épaisseur de neige ou du gel des portes aurait scellé en premier mon cercueil automobile. Je m’enfonce dans la neige jusqu’à mi-mollet ; mes mocassins et mon pantalon sont déjà fichus de toute façon. Mes vêtements ne sont pas adaptés au climat, le froid ne tardera pas à me rattraper. Je ressers ma cravate, ça ne me tiendra pas chaud mais ça empêchera peut-être l’air de rentrer par mon col. Puis je referme jusqu’en haut la doublure de mon blouson.
Je crois que c’est la première fois que je vois le périphérique ainsi : sans la moindre trace de gris. Ce serait un joli décor de carte postale, que j’apprécierais beaucoup plus si je ne devais pas me retrouver immobilisé à me geler les extrémités et le reste.

***

Je ne me souviens pas d’un froid pareil à Paris. Je ne me souviens pas d’un froid pareil tout court. Et je ne suis pas habillé pour les sports d’hiver : mocassins en cuir, une chemise et un blouson sur un costume – pas assez épais l’un comme l’autre. Même lors de mon séjour professionnel à Stockholm en février je ne me rappelle pas avoir subi des températures aussi glaciales.
Je ne suis pas le seul à avoir abandonné une voiture en fin de course. Les véhicules ne risquent pas de bouger avant la fin de l’épisode hivernal, il faut trouver un autre moyen de se mettre à l’abri avant même de penser à rentrer chez soi. Nous sommes plusieurs dizaines à grelotter en nous regardant hagards, attendant que quelqu’un trouve la solution miracle. J’espère que personne n’est prisonnier de sa voiture, mais on ne voit plus que des monticules de neige, impossible de savoir.
Tout le monde se met en mouvement sans qu’une origine ne puisse être clairement déterminée ; plusieurs ont probablement eu la même idée, puis le reste a suivi. La rampe d’accès au boulevard circulaire est pentue et glissante, mais sans équipement d’escalade c’est le seul chemin praticable pour sortir de l’anneau où nous nous trouvons. D’autant qu’une partie non négligeable de la rampe est protégée des tombées par un mini-tunnel : des petites portions de bitume sont visibles par endroit, rappelant si besoin était qu’ici se trouvait auparavant la route que des milliers de gens empruntaient chaque jour. La porte d’Italie n’est qu’à quelques mètres en amont. Les voitures à l’arrêt qui ont glissé et se sont empilées nous fournissent un escalier de fortune sur au moins les deux tiers de la montée, je me dis que dans notre malheur ça aurait pu être pire : qu’est-ce qu’il peut bien arriver à nos homologues bloqués sur une portion aérienne de la route ?
Et cette histoire remonte inlassablement à ma mémoire, comme si je ne pouvais me concentrer sur rien d’autre : Les cheminées du château brûlaient à plein feu, la glace qui l’enfermait commençait à fondre. La princesse observait les stalactites et stalagmites dans lesquels se sculptaient personnages et animaux extraordinaires. Dans cet art résidait la magie de l’Hiver qu’elle admirait tant. Les soldats et les gargouilles de givre qui avaient protégé le palais tout l’hiver se retiraient avec leur maître, rendant ce domaine aux hommes.
Pas moyen de me rappeler d’où je tiens cette histoire qui m’obsède, tandis que notre progression vers la surface se poursuit. La princesse retirée dans sa chambre priait le dieu de rester encore un peu ; que l’hiver se prolonge encore un peu. Il entendit son appel et l’Hiver apparut face à la jeune femme. Il avait l’apparence d’un jeune homme dans la force de l’âge mais avait la perfection d’un dieu, plus beau que dans toutes les fresques le représentant ; ses yeux bleu-gris renfermaient une connaissance et une sagesse qui contredisaient son apparente jeunesse. Il se tenait droit face à elle, enveloppé de voiles de givre qui lui faisaient une ample toge. D’un regard la princesse sut qu’elle ne pourrait plus jamais aimer quiconque ainsi.

Les premiers à arriver sur le rond-point se figent sur place. Ça pousse derrière donc je progresse le plus vite possible, malgré le sol glissant et mes chaussures inadaptées. C’est comme un souvenir d’enfance qui émergerait de mon subconscient : la princesse et le dieu ; mais je ne me souviens pas avoir lu cette histoire, jamais, et personne ne me l’a racontée non plus. Pourtant les mots arrivent limpides dans mon esprit ; ce n’est pas vague, je connais les paroles du conte par cœur. Et comme elles me viennent, je vois les lèvres tremblantes de mon voisin articuler en silence le dialogue qui suit :
« Je peux t’aimer comme tu n’as jamais été aimé. Et jamais je ne te trahirai. Pourquoi pardonner à ta sœur et lui abandonner ton royaume alors que tu sais qu’elle finira par te trahir à nouveau ?
— Pourquoi ? Parce que le monde est ainsi : Automne, ma sœur, ma meilleure amie, se sacrifie pour me délivrer de ma prison, que mon règne puisse venir. Puis j’ouvre mon cœur et la porte du royaume à Printemps. Elle me trahit pour notre frère Été et me fait emprisonner dans le monde de père, dans un songe de neuf mois. Et le cycle revient, ainsi en va ce monde-ci… l’équilibre demande que les saisons se succèdent pour que la vie continue à fleurir.
— Alors ce monde est injuste. Et j’en trouverai un où tu seras libre de m’aimer autant que je t’aime. »

On vit un vrai cauchemar ici et les gens agissent exactement comme on pourrait s’y attendre : pas une trace d’entraide, chacun pour soi. Une fois arrivé en haut, pas un ne s’est retourné pour donner un coup de main à ceux derrière qui continuent l’ascension ; juste quelques pas avant de se figer pour observer le spectacle. On en voit certains d’ici, comme des statues, préférant attendre d’être complètement recouverts de neige. Au début, l’effort physique gardait le corps à une température supportable, maintenant la torture est encore pire avec la transpiration des premières minutes qui semble geler au moindre coup de vent et donne l’impression d’avoir un glaçon glissant dans le dos.
Je finis par atteindre le sommet de notre « Everest » du périphérique parisien. À bout de souffle, j’avance quelques mètres à quatre pattes avant de me redresser. Et là je comprends…
La princesse s’était endormie, car seul dans le royaume du Songe pouvait-elle demander audience à son maître. Elle s’y rendit pour plaider la cause de son bien-aimé auprès de son père. Et bien que réputé inaccessible, il lui accorda quelques minutes de son attention :
« Vous êtes son père !
— Je suis son créateur.
— Et son malheur ne vous touche pas ? Pourquoi le soumettre à telle torture ?
— Pourquoi devrais-je m’en soucier ? Sa tragédie est nécessaire au fonctionnement de ce monde.
— Il est juste nécessaire qu’il laisse la place à sa sœur en temps voulu. Son martyr n’est pas indispensable.
— C’est un dieu, son caractère ne peut pas lui permettre d’accepter le retrait de gré.
— Alors donnez-nous un autre monde. Je saurai le convaincre d’occuper sa tâche ici et le rappeler à moi celle-ci achevée.
— Il faudra remodeler tout le cycle…
— Vous êtes le façonneur de mondes, ce n’est rien pour vous.
— Très bien jeune fille, j’accéderai à votre désir : C’est un défi intéressant. Mais si le cycle venait à se briser je devrais considérer cet accord comme caduc.
— Je vous entends.
— J’ai justement un monde sur le point de péricliter ; il n’a plus sa place dans le Plan et il conviendra parfaitement. »
Le spectacle me coupe le souffle et je m’immobilise immédiatement. Très rapidement le givre qui prend mes pieds s’assure que je ne repartirai pas, comme mes dizaines de voisins en cours de sédimentation. Nous sommes une armée de statues éberluées par le décor, les mâchoires qui ne peuvent pas tomber plus bas, prises dans la glace.
Le rond-point est une patinoire recouverte de monticules de glace et de neige, là où des véhicules ou des gens se sont retrouvés bloqués. Des deux côtés de l’avenue les immeubles ont laissé place aux falaises blanches de glaciers. Le paysage est irréel, il ressemble à ces images du Groenland qu’on peut voir à la télé, sans les inuits… et à Paris. Comme si quelqu’un avait superposé un autre décor par-dessus l’habituel, recouvrant le gris par le blanc.
Et la princesse s’éveilla dans son nouveau monde. Et à ses côtés se trouvait son bien-aimé.
Je commence à perdre toute mobilité, je ne sens plus mes pieds ni mes mains. Mon cerveau ne sait plus interpréter les signaux : froid, chaud, douleur… ? Tout s’emmêle, sensations et pensées. Mes yeux se brouillent, le givre a fini de casser mes cils ; mais avant de perdre complètement la vue ils accrochent une dernière image, le seul mouvement alentour.
Sur ma gauche un couple se tient par la main, entre les deux parois glacées qui entourent ce qui fut la nationale 7, la route des vacances. Scène irréelle, peut-être une simple hallucination : mon cerveau n’est probablement plus correctement irrigué par un sang qui doit commencer à transporter quelques glaçons. Le jeune homme et la jeune femme me tournent le dos, main dans la main ; mais surtout ils sont bras nus. On meurt littéralement de froid ici malgré les pulls et les épais blousons et ils se baladent avec d’amples robes guère épaisses. Et ils s’éloignent sur cette route, sans prêter la moindre attention à tous les gens qui se statufient derrière eux.
Ils se marièrent et furent heureux à jamais dans leur nouveau domaine.
FIN

dimanche 14 août 2016

Bisous dans le cou et viol au couteau

Publiée initialement sur ce blog en je-sais-plus-quand.
Republiée sous cette forme en 2014 sur le madtelier d'écriture.

 Bisous dans le cou et viol au couteau


Les deux adolescentes venaient de passer le seuil du vieux manoir. Le comte les observait depuis un coin obscure. Bien qu'il ai adopté ce pseudonyme, il n'appartenait à aucune lignée donnant droit à un tel titre de noblesse et n'était qu'un squatteur en cette demeure abandonnée. Il prit le temps d'observer ses futures victimes, elles n'étaient pas bien âgées, tout au plus une quinzaine d'années, et sentaient la vierge en quête de romance, ses victimes préférées. Le retour en grâce du mythe du vampire romantique était une véritable bénédiction pour lui. Fini les fans de Buffy se croyant de taille à chasser le vampire, presque fini les gothiques dépravés et leur maquillage à outrance qui lui donnait la nausée et qu'il fallait nettoyer avant de pouvoir consommer. C'était désormais un véritable âge d'or pour lui avec ces midinettes à la recherche du grand amour impossible qui venaient se jeter dans la gueule du loup, aveuglées par leurs fantasmes de romantisme pur et d'abstinence.
 La première des adolescentes était une petite brune, légèrement enrobée ; selon les critères du comte elle était parfaite, contrairement à la seconde, une blonde plus élancée aux vêtements aguicheurs et qui elle était refaite. Il ne pouvait s'empêcher de penser que la chirurgie esthétique aussi jeune devrait être interdite, la qualité du produit était irrémédiablement contaminée. C'est pour cette raison qu'il dégusterait celle-ci en première pour la faim afin de garder le meilleur pour la fin.
 Il était temps de passer au premier acte, les préliminaires : commencer à instiller une atmosphère angoissante, propre à faire monter le sentiment d'insécurité dans l'esprit de ces demoiselles au demeurant fort impressionnables. Il fit se refermer violemment les battants de la porte massive dans un terrible vacarme ; ce n'était pas très original mais l'effet était toujours aussi efficace, et il ne voyait pas de raison d'innover quand les grands classiques avaient fait leurs preuves.
 Deuxième étape : diviser pour mieux régner. Encore une fois le comte s'en tenait aux fondamentaux. Il ne comprenait pas le goût des humains pour les challenges ; lui n'avait de goût que pour le sang et la souffrance et ne ressentait pas le besoin d'innover ; il ne voyait pas l'intérêt de chercher la nouveauté alors que les choses fonctionnaient très bien telles qu'elles étaient. Pour séparer les demoiselles, il usa de son pouvoir psychique, distillant une petite confusion pour leur faire oublier leurs intentions de rester ensembles puis il ne restait plus qu'à suggérer à la première que son nom était appelé en haut de l'escalier tandis que la seconde ressentait le même appel dans la direction opposée.
 S'il avait décidé de commencer par la blonde, il ne voulait pas priver la seconde du spectacle, c'est pourquoi il parti à sa rencontre en premier afin de la capturer. Il l'avait attirée dans la grande salle où il avait l'habitude de prendre ses repas. La salle était immense, vide de tout mobilier, avec un grand âtre. Il se glissa sournoisement derrière elle sans un bruit alors qu'elle explorait la pièce du regard à la recherche de cette voix qui l'avait appelée. Il murmura « derrière » à son oreille et au moment où elle tourna la tête il se déplaça en un éclair pour se retrouver de l'autre côté. Ne voyant rien derrière elle, elle se retourna à nouveau pour se trouver cette fois-ci nez à nez avec son hôte affichant un sourire morbide. Sous le coup de la surprise elle perdit complètement l'équilibre pour se heurter violemment les fesses sur le sol en pierre.
 De toute évidence, le comte ne correspondait pas à ce qu'elle s'attendait d'un vampire ; sa peau était grisâtre, il n'avait pas de cheveux ni de nez, ses dents étaient aussi sales que pointues et son visage était parsemé de rides profondes. Transie de peur elle tenta de se relever pour fuir mais il la saisit alors par la cheville pour la propulser violemment sur le mur le plus proche. Sous le choc, sa jambe droite se brisa, le tibia ressortant ensanglanté au milieu de celle-ci. La jeune fille ne sentit pas la douleur car elle avait immédiatement perdu connaissance, mais le réveil serait douloureux.
 Le comte pris le temps de cautériser la fracture ouverte afin de ne pas gâcher le sang s'écoulant de la blessure, non sans en avoir goûté quelques gouttes qui l'avaient mis en appétit. Il l'attacha ensuite au mur par les poignets avec des chaînes rouillées mais parfaitement solides, entièrement nue, les pieds balançant à quelques centimètres au dessus du sol. Finalement il alluma un feu dans le foyer de la cheminée afin qu'elle ne prenne pas froid. Il avait, dans ses jeunes années de vampire, fait l'erreur de conserver ainsi une victime trop longtemps dans le froid et elle était tombé malade ; les anticorps dans le sang lui avaient conféré un goût acide extrêmement désagréable et il avait été obligé à contre-coeur de se débarrasser de ce produit périmé.
 Maintenant que le copieux déjeuné du lendemain était prêt, il s'était mis en chasse de son repas du soir. Il commença par distiller la peur par petites touches : un courant d'air glacial, le claquement d'une porte, une ombre qui passe à la limite du champ de vision. Tout cela pour l'amener là où il voulait qu'elle arrive. Quand la jeune femme vit son amie attachée au mur, reprenant à peine conscience, la terreur atteint son summum ; elle ne put s'empêcher de lâcher faiblement un « oh mon Dieu ! ». Son amie qui avait retrouvé ses esprits vit le vampire arriver dans son dos mais ne put la prévenir que trop tard.
 Le comte la saisit par les poignets, l'entraînant dans une valse improvisée, la tenant si fort qu'elle ne sentait plus ses mains et se débattait en vain. Finalement il s'immobilisa, la tenant fermement contre lui et l'embrassa sur ses lèvres colorées d'un rouge à lèvre rose bonbon. Elle avait presque arrêté de se débattre lorsque d'un coup de dent il lui arracha une partie de la chaire de sa lèvre inférieure. Il la relâcha alors après avoir pris le temps d'observer avec délectation son visage se transformer sous la douleur. Après avoir sucé le peu de sang qu'il contenait, il recracha le bout de chair sur le sol et dit avec un sourire lugubre : « Je le savais, une couleur plus sombre sur les lèvres vous met bien plus en valeur ».
 La jeune fille à peine libre et prête à abandonner sans remord sa camarade s'était précipitée sur l'unique porte de la pièce qui demeura fermée malgré ses assauts hystériques. Alors qu'il s'apprêtait à retourner à l'attaque, il fut interrompu par la brune qui lui lança : « Vous êtes un véritable malade mental ». Amusé de la remarque, il délaissa un temps sa proie pour se retourner et répondre à celle-ci : « Désolé de vous contredire très chère mais je ne suis absolument pas un malade mental même si cela vous déplait. Un humain qui agirait comme moi pourrait à juste raison être taxé de maladie mentale car agissant contre nature. Pour ma part je suis en parfait accord avec ma nature et ne mérite nullement cette appellation. Les seuls malades mentaux parmi les vampires sont ceux qui vous font fantasmer et qui préfèrent boire du sang animal ou de synthèse par respect pour la vie humaine. Mais je doute que de telles créatures existent, malheureusement pour vous. » Puis, laissant sa détractrice sans voix, il s'en retourna à ses occupations qui continuaient de s'acharner sur la porte.
 Il la saisit par un poignet pour la faire se retourner mais dans un élan de courage elle lui porta un coup de sa main libre, lui infligeant quatre profondes griffures. Il fut amusé de la voir désemparée en ne voyant pas la moindre goutte de sang couler de ces blessures. Elle tenta de porter un second coup mais le comte était désormais sur ses gardes et il l'évita sans problème, rattrapant la main au vol d'un coup de mâchoire. Renforçant sa prise, il finit par lui arracher les quatre phalanges qu'il maintenait dans sa bouche tandis que de l'étreinte de sa main il brisait les os de son autre main en centaines de fragments.
 Submergée de douleur et de haine, la jeune fille criait et pleurait toutes les larmes de son corps sans pour autant abandonner sa lutte et elle continuait de se débattre en lui donnant de violents coups de pieds dans les tibias. Bien qu'il trouva ses tentatives de lutte plus amusantes qu'ennuyantes, il balaya ses jambes d'un mouvement ample du bras et la fit basculer pour heurter le sol dans un choc qui interrompit brièvement ses jérémiades. Il maintint ses jambes en appuyant ses genoux au dessus de ceux de la jeune fille et saisit les chevilles de ses mains avant de tirer un coup sec qui brisa les deux genoux, lui arrachant un cri de douleur jubilatoire. Cependant, malgré ses deux mains estropiées, elle continuait à agiter les bras dans sa direction, comme s'ils pouvaient être du moindre secours contre son assaillant. Pour couper court à ce brassage de vent, le comte abattit le tranchant de ses mains sur les épaules de sa victime et ses bras retombèrent mollement sur le sol dans une position qui semblait bien plus appropriée.
 Elle était désormais à peine conscience et n'était plus agitée que de soubresauts. Il profita de ce moment d'accalmie pour corriger le petit défaut qu'il lui avait trouvé au premier coup d'œil. Après lui avoir arraché son haut-de-corps, il entreprit d'inciser sa poitrine avec un ongle avant de plonger sa main pour en ressortir ce corps étranger de silicone ; il procéda de même avec le second sein avant de laisser les plaies se refermer sous l'effet de sa salive, finissant de lécher l'hémoglobine répandue avant qu'elle ne coagule.
 Le comte n'oubliait pas que la jeune fille au sol était venue chercher l'amour et il s'apprêtait à lui en donner. Bien sûr il ne possédait pas de coeur pouvant alimenter un système vasculaire et était donc dans l'incapacité d'avoir la moindre érection. Mais sa libido était morte avec lui pour laisser place à un goût pour la souffrance, et pour cela il n'avait nul besoin de pénis, les chasseurs de vampires qui lui avaient rendu visite par le passé s'étaient chargés de lui amener tous les ustensiles nécessaires à une soirée réussite.
 Elle reprenait à peine conscience quand il revint avec un sac rempli de ses instruments de torture ; elle gémissait comme si elle n'avait même plus la force de pleurer. Le comte aurait donné cher pour savoir ce qu'il se passait dans sa tête mais la perte de toute empathie faisait partie des contreparties de son immortalité. Pendant ce temps, la petite brune toujours suspendue continuait de hurler et de l'insulter mais ce n'était pour lui que des mots doux qui accroissaient son excitation.
 Pendant qu'il finissait de déshabiller sa victime en lui arrachant ses vêtements, il parcourait son corps avec un pieu de bois, infligeant régulièrement de petites incisions auxquelles il s'abreuvait goulument. Quand il fit pénétrer le pieu dans son intimité, elle retrouva les forces de pousser un cri qui se mut rapidement en une longue complainte. Le vampire se retourna alors vers son autre captive et dit d'un ton amusé : « Je les fait toutes crier, et sans me vanter je sais qu'aucune n'a jamais simulé » avant de partir dans un rire sinistre alors que ses actes redoublaient de violence. Une fois que les possibilités offertes par le pieu furent épuisées, il l'échangea contre un couteau de chasse parfaitement aiguisé.
 La torture s'était poursuivie plus d'une heure lorsque sa victime poussa son dernier soupir dans un râle si tenu qu'il était à la limite de l'audible. C'était le signal que les festivités devaient s'arrêter. Il se dépêcha de finir son repas en plantant ses crocs profondément dans la jugulaire. Il fallait boire le sang tant qu'il était encore frais, le sang était une denrée si périssable et il ne voulait pas en rater une goutte. Il y avait un temps pour les réjouissances et un temps pour satisfaire son appétit et le second était arrivé.
 Sa captive avait arrêté de l'interpeller et se contentait de pleurer à chaudes larmes. Il remit du bois dans l'âtre de la cheminée car son bien-être le préoccupait... Pour l'instant. Finalement, il s'approcha avec un verre d'eau et la força à boire en estimant bon d'expliquer : « Tu ne voudrais pas mourir de déshydratation à pleurer ainsi. » Puis il lui souhaita une bonne nuit, passant tendrement sa main sur sa joue, récoltant ses larmes sur ses doigts. Il s'en alla ainsi, portant les doigts à l'orifice qui lui tenait lieu de nez ; l'odeur de peur contenue dans ces larmes avaient un effet enivrant pour lui. Il n'avait pas besoin de dormir pour sa part, contrairement à la jeune femme épuisée par tant d'émotions, mais il était repu et la vider à cet instant aurait été contreproductif ; elle lui servirait de déjeuné pour le lendemain.
 Il revint dans la nuit alimenter le feu, la demoiselle avait fini par s'assoupir d'un sommeil agité. La danse des flammes projetait une lueur vacillante sur son visage qui avait quelque chose d'hypnotique. Il l'observa, immobile dans un coin de la pièce, attendant qu'elle se réveille. La lumière du matin pénétrait avec mal par l'unique ouverture calfeutrée quand elle reprit conscience. Ses pleurnichements ne tardèrent pas à revenir alors qu'elle n'avait toujours pas remarqué sa présence, cachée dans l'obscurité du fond de la pièce. Cette salle avait l'avantage de n'être que peu baignée par la lumière du jour même lorsque la lucarne n'était pas encore obstruée ; le vampire ne savait pas si l'architecte ayant construit la demeure était parfaitement incompétent ou si les propriétaires l'ayant fait bâtir partageaient son aversion pour le bronzage mais il leur en était grès.
 Quand il se rapprocha d'elle, sortant de l'obscurité totale, et qu'elle l'aperçut, ses larmes s'intensifièrent et elle le supplia « Pourquoi vous ne me tuez pas qu'on en finisse ? » Le comte qui avait fini par s'accoutumer au manque de patience des humains ne se formalisa pas de cette requête et répondit naturellement « Mais rien ne presse ma chère, chaque chose en son temps et au final nous serons tous les deux satisfaits. » et il s'approcha jusqu'à pouvoir plonger ses crocs dans le cou de la jeune fille. Alors qu'il puisait quelques gorgées pour se requinquer il pouvait sentir sur sa peau tendre la douce odeur de la terreur qui la parcourait et ressentit le courant électrique qui la faisait frissonner de ce qu'on appelait communément la « chaire de poule ».
 Quand il la relâcha, elle trouva la force de se débattre, essayant vainement d'arracher ses chaînes, mais ne réussit qu'à se cisailler les poignets et fut rapidement abandonnée par ses forces, plongeant un peu plus dans le désespoir. Il la maintint en vie toute la journée, réussissant à la forcer à boire. Le problème était que les humains ne se conservait que peu de temps, préférant se laisser mourir, et il dut se résoudre à s'occuper d'elle le soir venu. Viendrait ensuite cette période de vache maigre de la semaine où les visites étaient rares, à attendre le prochain week-end que d'autres intrépides arrivent. Mais il aurait bien le temps de se soucier de ça le lendemain.
 Il commença doucement par faire de petites entailles avec ses ongles à différents endroits de son corps, léchant le sang s'en écoulant ; les préliminaires étaient extrêmement importantes et il ne se lassait pas de les faire durer. Sa captive ne bronchait pas, elle semblait avoir décidé de lui refuser le plaisir de l'entendre gémir et elle se retenait, intériorisant la douleur tout en mordant fermement ses lèvres. Mais le vampire savait que les femelles humaines avaient cette tendance à feindre l'indifférence comme technique de séduction et au lieu de lui gâcher son plaisir, cette entreprise n'avait qu'augmenté son excitation et sa soif.
 Quand sa main plongea entre ses cuisses elle n'émit pas le moindre son, fermant les yeux et mordant ses lèvres de toutes ses forces. Les ongles acérés du vampire multipliaient les coupures aux lèvres avant de s'enfoncer plus profondément. Il s'agenouilla et entama un cunnilingus ; le sang avait un arrière-goût de ciprine mais restait potable. D'un coup d'ongle, il lui offrit une excision artisanale qui lui arracha enfin un cri déchirant, comme un condensé de tout ce qu'elle avait retenu jusque là. Le comte prolongea son cunnilingus jusqu'à ce que le flot de sang se tarit.
 Il se redressa et remarqua qu'elle avait les lèvres ensanglantées à force de les avoir mordues si fort et il ne put se retenir de l'embrasser, obligé de saisir fermement sa tête afin de l'empêcher de se débattre. Elle essaya en vain de lui rendre la pareille en le mordant mais sa tentative fut un échec ; elle réussit cependant à le faire reculer et lâcher temporairement son étreinte. Puis il enfonça ses dents dans son cou, laissant le sang couler doucement dans sa gorge.
 Il lui arracha ensuite le téton du sein droit d'un coup de dents et entreprit de s'y abreuvoir. Un psychanalyste aurait probablement vu dans cet acte les manifestations d'une frustration freudienne mais il n'était pas humain et ne voyait dans le sein qu'une partie du corps parfaitement vascularisée et facile à prendre en bouche. Il passa ensuite au second sein car il savait que les femmes aimaient que l'on ne néglige aucune zone érogène.
 Alors que la jeune fille était au bord du malaise, il lui accorda quelques heures de répit afin qu'elle puisse se reposer. Il voulait que cet instant privilégié dure toute la nuit et il se devait de la ménager. Il revint ensuite avec son couteau qu'il avait pris le temps de nettoyer et d'affuter. Encore une fois il ne négligea pas une seule zone érogène, jouant du couteau comme un chirurgien du bistouri, prenant bien garde de ne jamais lui infliger de blessure mortelle.
 L'aube n'était plus très loin quand il sentit qu'elle était sur le point de flancher définitivement. Il planta ses crocs dans son cou et sentit la vie la quitter doucement, accompagnant le sang qui quittait ses veines. Vidée de ses forces elle sembla s'éteindre doucement et paisiblement, ses muscles se relâchant jusqu'à ce qu'elle pende inanimée. Le vampire finit de puiser son sang jusqu'à la dernière goutte prélevable et quand il la lâcha elle vacilla un instant au bout de ses chaînes comme une marionnette au bout de ses fils.
 Il se débarrassa des corps en les incinérant dans la grande chaudière se trouvant dans le sous-sol de la bâtisse. Les vêtements suivirent les corps ; le vampire ne conserva que les porte-feuilles et les téléphones portables. Il n'avait pas lui-même usage de ce type de biens matériels mais il s'agissait de la commission pour la responsable de l'office du tourisme qui lui envoyait tous ces visiteurs dans sa demeure pittoresque, ils les déposerait dans l'entrée où elle pourrait venir collecter sa part du deal.
 En regardant les corps calcinés à travers les flammes, il se dit qu'il serait temps qu'il envoie enfin une lettre à toutes ces auteurs à succès qui avaient fait de lui un fantasme d'adolescente pour leur dire à quel point il était fan et comment leurs œuvres avaient changé son existence.

vendredi 15 juillet 2016

Kriket et le sort interdit

Publiée initialement en 2012 sur le madtelier d'écriture.
(le personnage, lui, a plus de 15 ans, initialement créé dans le cadre de "démange", un meuporg php de l'époque où internet faisait du bruit au démarrage)

Kriket et le sort interdit

 
Ce jour, il se leva inhabituellement à l'aube. Figurativement, bien sûr, le soleil ne se lève jamais en Enfer. Toujours le même réveil : la queue qui gratte et les cornes qui semblent pousser vers l'intérieur. Il se dirigea directement vers la salle de bain, il fallait remédier à son état. Il attrapa la bouteille d'eau de Cologne et l'avala en quelques goulées. Quelques gouttes d'alcool pour réveiller ses foies.
 Il était pressé, son emploi du temps était chargé : une séance de trois heures de procrastination l'attendait. Il avait déjà repoussé la tâche à de nombreuses reprises et manquait désormais d'excuses. Mais il ne pouvait pas décemment sortir dans ses vieilles fringues fripées de la veille. Un démon de bon goût se doit d'avoir la classe en toute circonstance. Et chez Kriket c'était une question d'honneur. On peut être un pur salaud et avoir un style vestimentaire distingué. Il passa en revue les pantalons à patte d'éléphant de sa penderie. Il avait déjà porté du rouge la veille, reproduire la même couleur serait une insulte à la bienséance ; le bleu manquait peut-être un peu de paillettes ; il opta pour le vert qui mettait sa silhouette en valeur. Une chemise hawaïenne et une paire de lunettes de soleil à motif en étoiles complétèrent ses atours. Il s'observa bien dans son immense miroir. Ouais c'est bon t'as la classe ! S'adressa-t-il à lui-même, accompagné d'un clin d’œil et d'un claquement de doigts.
 Il réalisa avec délectation que sa vie était un véritable Enfer.
Quelqu'un cogna à sa porte. Probablement une personne de son entourage qui savait que la sonnette était défaillante. Si c'était son voisin, il avait une surprise pour lui. Anderson, sa poule domestique, lui avait offert un œuf la veille. Les protéines n'étaient pas bonnes pour sa santé, mais il conservait le volatile pour pouvoir régulièrement proposer une omelette faciale à ses voisins. Le bon voisinage doit être entretenu, en Enfer comme ailleurs.
 Il ouvrit la porte en gratifiant son voisin d'un « Salut connard ! », la main tenant l’œuf commençant sa prise d'élan. Ce n'était pas son voisin.
 Le démon face à lui ne lui était pas inconnu. Le front bas et le sourire idiot lui semblaient familiers. C'est la tenue classieuse de l'individu qui rafraîchit sa mémoire : c'était la personne qu'il venait de croiser dans son miroir. Lui-même. Ce qui défiait toute logique ; du moins le peu de logique accessible à son cerveau en ce moment.
— Avant que tu ne paniques, je sais : je suis toi.
— Tu es moi ?
— Oui, je suis ton toi futur.
— Mon toit futur ?
— Non ton toi. Je suis ton toi futur comme tu es mon moi passé.
— Le mois passé c'était avril.
— Mais non crétin, le moi personnel...
— Ah, toi mon moi... Mais futur.
— Voilà, c'est clair ?
— Euh, non pas du tout.
 Kriket mit plus d'une demie-heure à s'expliquer ce qu'il se passait. Les humains ont une perception linéaire du temps. Les anges et démons en ont une perception multi-dimensionnelle en treillis qui permet de mieux appréhender toutes les ramifications de l'espace-temps et des liens de causalité. Kriket lui, avec ses compétences intellectuelles, n'avait aucune véritable perception du temps.
 Son lui-futur lui expliqua donc ce qu'il devait faire. Quel sort il devrait utiliser afin que les puissances obscures plient le temps à sa volonté. Son lui-présent – le lui-passé du lui-futur – objecta qu'il s'agissait là de forces qui dépassaient ses attributions de simple démon, et qu'il ne pouvait procéder ainsi sans une autorisation directe du prince des démons en personne, seul habilité – dans le camp du mal tout du moins – à jouer avec l'espace-temps. Le Kriket-futur qui était déjà au courant de tout cela, puisqu'il l'avait déjà vécu, ne retint pas son lui-passé de suivre la chaîne de commandement comme il l'avait lui-même fait auparavant dans l'exacte même situation. S'il est une chose avec laquelle on ne plaisante pas en Enfer, c'est bien la démoncratie.

***

Kriket débarqua comme un boulet au Palais Infernal.
 « Arrêtez ! Vous n'avez pas rendez-vous...
 La succube qui tenait le poste de standardiste n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il était déjà dans le couloir suivant. La fin de la phrase s'éteignit dans un murmure.
 … et sa seigneurie a précisé qu'il ne fallait le déranger sous aucun prétexte. »
Lucifer comme à son habitude, était particulièrement affairé devant son immense bureau. A comprendre qu'il s'appliquait beaucoup à boire proprement son daïkiri tandis que ses pieds reposaient sur l'imposant meuble de bois sur lequel s'entassaient, comme à leur habitude également, les dossiers. Il ne laissa pas paraître sa contrariété d'être ainsi dérangé en plein travail par un grouillot et réagit toujours comme à son habitude :
 « Hé Toto, qu'est-ce tu branles ici ? »
 Kriket était heureux que le Prince des Enfers en personne se rappelle de lui. En effet, « Toto » était le surnom que ce dernier lui avait attribué lors de leur première rencontre. Bien sûr il ignorait que Lucifer affublait tout le monde, anges, démons et humains confondus, du même surnom pour ne pas se fatiguer à devoir se rappeler du nom des personnes.
 Kriket expliqua son plan en détail à Lucifer. Mais ce dernier, grand optimiste, voyait son verre à moitié plein. Et il commençait déjà à planifier mentalement le travail qu'il lui restait à effectuer. Tout ce qu'il entendit des explications de Kriket se résumèrent donc à :
 « Blablabla, [obséquiosité excessive], Blablabla, [cirage de pompe], Blablabla, [Grand besoin d'attention et d'approbation paternelle] »
 Comme la présence de ce démon commençait à l'ennuyer, Lucifer l'envoya promener en lui faisant signe de quitter la pièce d'une main en lâchant un vague « C'est bien Toto, fais donc ça ! »
 Heureux d'avoir obtenu l'autorisation tant espérée, Kriket quitta le palais infernal. Quand il passa devant la succube de l'accueil, cette dernière, vexée, refusa de lui rendre son sourire.

***

Kriket procéda comme son lui-futur le lui avait décrit. Il traça l'incontournable pentagramme au sol avec le litre de sang de vierge réglementaire, puis se plaça en son centre. Comme tout sort qui se respecte, ce sort était rimé et rédigé en alexandrins :
[Note de l'auteur : la langue démoniaque étant peu pratiquée de par chez nous, ce qui suit est une traduction littérale du sort, au détriment de sa structure originelle. Mais également afin qu'un petit plaisantin ne reproduise pas le sort en question par jeu.]
 C'est la danse des démons qui en sortant des Enfers se secouent les cornes et font caca,
 Que les forces des Enfers et du pandémonium,
 Les guides maudits que sont Satan, Lucifer et Johnny Halliday
 Transmettent leur magie à travers l'espace, le temps et le monde des esprits
 Sans oublier la chatte à ta grand-mère, sac à foutre purulent
 Pour que un et un fassent un, ou onze, ou quarante-deux
 Et que par-delà les vertes prairies des Enfers qui ne sont jamais vertes, ni prairies
 Mon corps soit renvoyé à rebours temps
 Putain
 Et ensuite on ira danser le jerk sur de la musique pop
 Touche à ton cul et sens ton doigt
 Que s'ouvre le portail de l'espace-temps qui mène les démons à travers la fabrique du treillis /
 de la réalité qui n'est telle qu'on la conçoit uniquement que lorsqu'elle est telle qu'on la /
 conçoit mais jamais lorsqu'on la conçoit autrement, sinon ça foutrait sacrément la merde /
 dans ledit treillis de la fabrique de l'espace-temps. Et réciproquement.
Le souffle ardent des Enfers submergea le démon et tout se mit à tourner. Mais pas dans le même sens, un peu comme un anagyre. Il se retrouva aspiré dans un vortex puis expulsé à quelques pas de sa caverne, peu avant l'aube (façon de parler, le soleil ne se lève jamais en Enfer).

***

Il sonnait depuis cinq minutes sans que personne ne vienne lui ouvrir la porte. C'était malpoli de sa part de ne pas venir lui ouvrir. Mais il se pardonnait.
 Il finit par se rappeler que la sonnette était cassée, il décida donc de frapper à la porte. Ce serait probablement plus efficace. D'autant qu'il se rappelait que c'était ce qu'il s'était passé auparavant au même moment. Réaliser que son présent était le futur de son lui-passé avait quelque chose de perturbant. D'autant que cela signifiait qu'il était devenu à son insu son lui-futur, sans pour autant cesser d'être son lui-présent ; et sans rupture avec son lui-passé. Toutes ces histoires de passé, de présent et de futur commençaient à lui donner la migraine.
 Il mit un peu de temps à réaliser que ce n'était pas un miroir face à lui mais la porte qui venait de s'ouvrir. Mais il mit tout de même moins de temps à réagir que son vis à vis ; ce qui était un signe encourageant de progrès quant à sa capacité à appréhender les notions d'espace-temps.
 « Avant que tu ne paniques, je sais : je suis toi. »
 La conversation se déroula bizarrement. Il avait comme une impression de déjà-vu. Mais ce n'était pas bien grave, il paraissait que ça arrivait parfois ; un truc en rapport avec l'oreille et le cerveau, mais Kriket n'avait jamais bien fait attention à ce genre d'histoire. A la fin, son lui-passé s'en alla requérir l'approbation suprême ; il se faisait suffisamment confiance pour se laisser seul chez lui.

***

Kriket exultait. Il avait défié la fabrique même de l'espace-temps et en était sorti vainqueur. Un nouvel exploit à inscrire à un palmarès déjà fourni en la matière. Désormais, personne en Enfer et au delà ne pourrait remettre en doute sa valeur. Et maintenant ? Il allait retourner à ses occupations. Mais les cœurs légers de cette connaissance.