mardi 16 août 2016

Routes blanches

Publiée initialement en 2015 sur le madtelier d'écriture sous le titre "La route du travail et la route des vacances".
C'est ici la première publication sous cette forme (qui atténue le côté fan-fiction de Sandman initial).
(Il s'agit de la seule nouvelle que j'ai achevée en 2015, et la dernière aussi...)

Routes blanches


Ça commence par quelques flocons épars. Rien qu’un coup d’essuie-glace de temps en temps ne puisse gérer. Puis le ciel devient encore plus sombre – ce qui ne paraissait pas possible avant –, la neige plus drue complique la tâche des balais sur le pare-brise et la visibilité s’amoindrit un peu plus, ralentissant un peu plus le trafic automobile sur la route du travail – ce qui ne paraissait pas possible avant.
La bouillie d’abord marronâtre sur le bord commence à blanchir et s’épaissir ; on n’y voit plus à cinq mètres et la voiture devant moi, à l’arrêt depuis plus d’une minute, ne semble pas vouloir repartir. Les quelques feux stop qui percent le brouillard sont tous immobiles. Les phares jaunes que j’entraperçois de l’autre côté du terre-plein ne bougent pas plus. Il n’est pas rare que la circulation s’arrête momentanément sur le périph’, mais le phénomène d’accordéon reprend toujours. Il tombe de la neige tous les trois ou quatre ans et à chaque fois c’est la même chose : quelques centimètres et c’est le blocage ; il va falloir s’armer de patience.

Ce spectacle blanc me rappelle ce conte… Il était une fois, dans le royaume boréal, une princesse. Au solstice d’hiver, après sept jours et sept nuits de neige, le château était pris dans les glaces. En ces latitudes, c’était le milieu de la grande nuit et il fallait attendre encore une semaine que le soleil vint percer l’horizon et caresser de ses rayons les pierres de l’édifice. En attendant que la déesse Printemps réchauffât le cœur de son frère-amant le dieu Hiver, la princesse était prisonnière de cette immense statue de glace qu’était devenue sa demeure.

Plus d’une demi-heure : ce n’est plus un bouchon, la circulation est vraiment interrompue. Les panneaux lumineux susceptibles de nous informer sur la situation sont trop loin pour être distingués dans cette purée épaisse qui tombe du ciel. Les congères font désormais presque un mètre de haut et les essuie-glace ne font plus le poids ; je dois ouvrir ma portière pour sortir régulièrement et ne pas tourner claustrophobe, isolé dans l’habitacle de ma voiture.
La radio ne propose que du statique sur toutes les stations. Parfait comme bande son du spectacle extérieur ; loin d’être idéal pour comprendre ce qu’il se passe. Les antennes doivent être ensevelies sous des centimètres de neige. Il doit en être de même pour celles de téléphonie mobile, c’est la première fois de ma vie que je n’ai pas de réseau sur le périph’ ; pour une fois que téléphoner au volant ne serait pas dangereux… Dommage, je ne pourrai pas contacter le client que je devais rencontrer. Bosser sur Paris c’est être dépendant des conditions de transport saturées ; bosser hors de Paris, ça n’existe pas dans ma branche.

Lors de mes sorties régulières à l’extérieur je croise d’autres naufragés de la route. Certains prennent ça avec fatalisme, d’autres s’énervent… évidemment, il serait trop douloureux pour eux de contredire le cliché de l’automobiliste parisien. Il faut bien trouver un responsable, alors ce sera les autorités qui n’ont pas prévu l’inattendu et qui n’ont pas investi en conséquence – sans augmenter les impôts il va sans dire. Ce serait amusant si ce n’était aussi pathétique.

L’essence commence à manquer. Malgré la chaleur du moteur, une fois déblayé il faut moins d’une minute au pare-brise pour être intégralement recouvert à nouveau. Il fait nuit dans la voiture, seuls les voyants du tableau de bord et la lampe de plafond apportent une lumière lugubre.
L’histoire remonte de ma mémoire, comme si elle prenait l’initiative de se rappeler à moi. Les couloirs du château étaient plongés dans le noir, éclairés uniquement par les flammes tremblantes des bougies. La grande nuit avait pris fin et, quand la mâtinée s’achevait, les rayons du soleil venaient frapper la glace qui recouvrait les fenêtres, ne fournissant qu’une faible lueur bleutée. Ses occupants attendaient que la déesse Printemps poursuivît sa cour, elle seule pouvait faire fondre le cœur de glace de son frère.
La princesse avait sculpté dans la glace à sa fenêtre une effigie de Bâtisseur, le dieu aux noms infinis, le façonneur de mondes, le père des quatre saisons ; car c’est lui qui accueillerait son fils en son domaine quand sa fille se détournerait de l’Hiver pour céder aux avances de l’Été ; il en était ainsi dans la fratrie, mais chaque année le père apaisait les jalousies et permettait aux saisons de se succéder. La princesse ne priait pas pour la fin de l’hiver, c’était sa saison préférée, celle où l’art de la glace prenait vie ; elle priait pour que le dieu Hiver ait un sort plus doux.
Je me décide à sortir. Le froid est mordant à l’extérieur, mais l’habitacle ne sera plus un refuge très longtemps. Je pousse avec difficulté la portière, la neige derrière crisse mais finit par céder. Si j’avais attendu plus longtemps je serais sûrement resté coincé ; sans savoir qui de l’épaisseur de neige ou du gel des portes aurait scellé en premier mon cercueil automobile. Je m’enfonce dans la neige jusqu’à mi-mollet ; mes mocassins et mon pantalon sont déjà fichus de toute façon. Mes vêtements ne sont pas adaptés au climat, le froid ne tardera pas à me rattraper. Je ressers ma cravate, ça ne me tiendra pas chaud mais ça empêchera peut-être l’air de rentrer par mon col. Puis je referme jusqu’en haut la doublure de mon blouson.
Je crois que c’est la première fois que je vois le périphérique ainsi : sans la moindre trace de gris. Ce serait un joli décor de carte postale, que j’apprécierais beaucoup plus si je ne devais pas me retrouver immobilisé à me geler les extrémités et le reste.

***

Je ne me souviens pas d’un froid pareil à Paris. Je ne me souviens pas d’un froid pareil tout court. Et je ne suis pas habillé pour les sports d’hiver : mocassins en cuir, une chemise et un blouson sur un costume – pas assez épais l’un comme l’autre. Même lors de mon séjour professionnel à Stockholm en février je ne me rappelle pas avoir subi des températures aussi glaciales.
Je ne suis pas le seul à avoir abandonné une voiture en fin de course. Les véhicules ne risquent pas de bouger avant la fin de l’épisode hivernal, il faut trouver un autre moyen de se mettre à l’abri avant même de penser à rentrer chez soi. Nous sommes plusieurs dizaines à grelotter en nous regardant hagards, attendant que quelqu’un trouve la solution miracle. J’espère que personne n’est prisonnier de sa voiture, mais on ne voit plus que des monticules de neige, impossible de savoir.
Tout le monde se met en mouvement sans qu’une origine ne puisse être clairement déterminée ; plusieurs ont probablement eu la même idée, puis le reste a suivi. La rampe d’accès au boulevard circulaire est pentue et glissante, mais sans équipement d’escalade c’est le seul chemin praticable pour sortir de l’anneau où nous nous trouvons. D’autant qu’une partie non négligeable de la rampe est protégée des tombées par un mini-tunnel : des petites portions de bitume sont visibles par endroit, rappelant si besoin était qu’ici se trouvait auparavant la route que des milliers de gens empruntaient chaque jour. La porte d’Italie n’est qu’à quelques mètres en amont. Les voitures à l’arrêt qui ont glissé et se sont empilées nous fournissent un escalier de fortune sur au moins les deux tiers de la montée, je me dis que dans notre malheur ça aurait pu être pire : qu’est-ce qu’il peut bien arriver à nos homologues bloqués sur une portion aérienne de la route ?
Et cette histoire remonte inlassablement à ma mémoire, comme si je ne pouvais me concentrer sur rien d’autre : Les cheminées du château brûlaient à plein feu, la glace qui l’enfermait commençait à fondre. La princesse observait les stalactites et stalagmites dans lesquels se sculptaient personnages et animaux extraordinaires. Dans cet art résidait la magie de l’Hiver qu’elle admirait tant. Les soldats et les gargouilles de givre qui avaient protégé le palais tout l’hiver se retiraient avec leur maître, rendant ce domaine aux hommes.
Pas moyen de me rappeler d’où je tiens cette histoire qui m’obsède, tandis que notre progression vers la surface se poursuit. La princesse retirée dans sa chambre priait le dieu de rester encore un peu ; que l’hiver se prolonge encore un peu. Il entendit son appel et l’Hiver apparut face à la jeune femme. Il avait l’apparence d’un jeune homme dans la force de l’âge mais avait la perfection d’un dieu, plus beau que dans toutes les fresques le représentant ; ses yeux bleu-gris renfermaient une connaissance et une sagesse qui contredisaient son apparente jeunesse. Il se tenait droit face à elle, enveloppé de voiles de givre qui lui faisaient une ample toge. D’un regard la princesse sut qu’elle ne pourrait plus jamais aimer quiconque ainsi.

Les premiers à arriver sur le rond-point se figent sur place. Ça pousse derrière donc je progresse le plus vite possible, malgré le sol glissant et mes chaussures inadaptées. C’est comme un souvenir d’enfance qui émergerait de mon subconscient : la princesse et le dieu ; mais je ne me souviens pas avoir lu cette histoire, jamais, et personne ne me l’a racontée non plus. Pourtant les mots arrivent limpides dans mon esprit ; ce n’est pas vague, je connais les paroles du conte par cœur. Et comme elles me viennent, je vois les lèvres tremblantes de mon voisin articuler en silence le dialogue qui suit :
« Je peux t’aimer comme tu n’as jamais été aimé. Et jamais je ne te trahirai. Pourquoi pardonner à ta sœur et lui abandonner ton royaume alors que tu sais qu’elle finira par te trahir à nouveau ?
— Pourquoi ? Parce que le monde est ainsi : Automne, ma sœur, ma meilleure amie, se sacrifie pour me délivrer de ma prison, que mon règne puisse venir. Puis j’ouvre mon cœur et la porte du royaume à Printemps. Elle me trahit pour notre frère Été et me fait emprisonner dans le monde de père, dans un songe de neuf mois. Et le cycle revient, ainsi en va ce monde-ci… l’équilibre demande que les saisons se succèdent pour que la vie continue à fleurir.
— Alors ce monde est injuste. Et j’en trouverai un où tu seras libre de m’aimer autant que je t’aime. »

On vit un vrai cauchemar ici et les gens agissent exactement comme on pourrait s’y attendre : pas une trace d’entraide, chacun pour soi. Une fois arrivé en haut, pas un ne s’est retourné pour donner un coup de main à ceux derrière qui continuent l’ascension ; juste quelques pas avant de se figer pour observer le spectacle. On en voit certains d’ici, comme des statues, préférant attendre d’être complètement recouverts de neige. Au début, l’effort physique gardait le corps à une température supportable, maintenant la torture est encore pire avec la transpiration des premières minutes qui semble geler au moindre coup de vent et donne l’impression d’avoir un glaçon glissant dans le dos.
Je finis par atteindre le sommet de notre « Everest » du périphérique parisien. À bout de souffle, j’avance quelques mètres à quatre pattes avant de me redresser. Et là je comprends…
La princesse s’était endormie, car seul dans le royaume du Songe pouvait-elle demander audience à son maître. Elle s’y rendit pour plaider la cause de son bien-aimé auprès de son père. Et bien que réputé inaccessible, il lui accorda quelques minutes de son attention :
« Vous êtes son père !
— Je suis son créateur.
— Et son malheur ne vous touche pas ? Pourquoi le soumettre à telle torture ?
— Pourquoi devrais-je m’en soucier ? Sa tragédie est nécessaire au fonctionnement de ce monde.
— Il est juste nécessaire qu’il laisse la place à sa sœur en temps voulu. Son martyr n’est pas indispensable.
— C’est un dieu, son caractère ne peut pas lui permettre d’accepter le retrait de gré.
— Alors donnez-nous un autre monde. Je saurai le convaincre d’occuper sa tâche ici et le rappeler à moi celle-ci achevée.
— Il faudra remodeler tout le cycle…
— Vous êtes le façonneur de mondes, ce n’est rien pour vous.
— Très bien jeune fille, j’accéderai à votre désir : C’est un défi intéressant. Mais si le cycle venait à se briser je devrais considérer cet accord comme caduc.
— Je vous entends.
— J’ai justement un monde sur le point de péricliter ; il n’a plus sa place dans le Plan et il conviendra parfaitement. »
Le spectacle me coupe le souffle et je m’immobilise immédiatement. Très rapidement le givre qui prend mes pieds s’assure que je ne repartirai pas, comme mes dizaines de voisins en cours de sédimentation. Nous sommes une armée de statues éberluées par le décor, les mâchoires qui ne peuvent pas tomber plus bas, prises dans la glace.
Le rond-point est une patinoire recouverte de monticules de glace et de neige, là où des véhicules ou des gens se sont retrouvés bloqués. Des deux côtés de l’avenue les immeubles ont laissé place aux falaises blanches de glaciers. Le paysage est irréel, il ressemble à ces images du Groenland qu’on peut voir à la télé, sans les inuits… et à Paris. Comme si quelqu’un avait superposé un autre décor par-dessus l’habituel, recouvrant le gris par le blanc.
Et la princesse s’éveilla dans son nouveau monde. Et à ses côtés se trouvait son bien-aimé.
Je commence à perdre toute mobilité, je ne sens plus mes pieds ni mes mains. Mon cerveau ne sait plus interpréter les signaux : froid, chaud, douleur… ? Tout s’emmêle, sensations et pensées. Mes yeux se brouillent, le givre a fini de casser mes cils ; mais avant de perdre complètement la vue ils accrochent une dernière image, le seul mouvement alentour.
Sur ma gauche un couple se tient par la main, entre les deux parois glacées qui entourent ce qui fut la nationale 7, la route des vacances. Scène irréelle, peut-être une simple hallucination : mon cerveau n’est probablement plus correctement irrigué par un sang qui doit commencer à transporter quelques glaçons. Le jeune homme et la jeune femme me tournent le dos, main dans la main ; mais surtout ils sont bras nus. On meurt littéralement de froid ici malgré les pulls et les épais blousons et ils se baladent avec d’amples robes guère épaisses. Et ils s’éloignent sur cette route, sans prêter la moindre attention à tous les gens qui se statufient derrière eux.
Ils se marièrent et furent heureux à jamais dans leur nouveau domaine.
FIN

dimanche 14 août 2016

Bisous dans le cou et viol au couteau

Publiée initialement sur ce blog en je-sais-plus-quand.
Republiée sous cette forme en 2014 sur le madtelier d'écriture.

 Bisous dans le cou et viol au couteau


Les deux adolescentes venaient de passer le seuil du vieux manoir. Le comte les observait depuis un coin obscure. Bien qu'il ai adopté ce pseudonyme, il n'appartenait à aucune lignée donnant droit à un tel titre de noblesse et n'était qu'un squatteur en cette demeure abandonnée. Il prit le temps d'observer ses futures victimes, elles n'étaient pas bien âgées, tout au plus une quinzaine d'années, et sentaient la vierge en quête de romance, ses victimes préférées. Le retour en grâce du mythe du vampire romantique était une véritable bénédiction pour lui. Fini les fans de Buffy se croyant de taille à chasser le vampire, presque fini les gothiques dépravés et leur maquillage à outrance qui lui donnait la nausée et qu'il fallait nettoyer avant de pouvoir consommer. C'était désormais un véritable âge d'or pour lui avec ces midinettes à la recherche du grand amour impossible qui venaient se jeter dans la gueule du loup, aveuglées par leurs fantasmes de romantisme pur et d'abstinence.
 La première des adolescentes était une petite brune, légèrement enrobée ; selon les critères du comte elle était parfaite, contrairement à la seconde, une blonde plus élancée aux vêtements aguicheurs et qui elle était refaite. Il ne pouvait s'empêcher de penser que la chirurgie esthétique aussi jeune devrait être interdite, la qualité du produit était irrémédiablement contaminée. C'est pour cette raison qu'il dégusterait celle-ci en première pour la faim afin de garder le meilleur pour la fin.
 Il était temps de passer au premier acte, les préliminaires : commencer à instiller une atmosphère angoissante, propre à faire monter le sentiment d'insécurité dans l'esprit de ces demoiselles au demeurant fort impressionnables. Il fit se refermer violemment les battants de la porte massive dans un terrible vacarme ; ce n'était pas très original mais l'effet était toujours aussi efficace, et il ne voyait pas de raison d'innover quand les grands classiques avaient fait leurs preuves.
 Deuxième étape : diviser pour mieux régner. Encore une fois le comte s'en tenait aux fondamentaux. Il ne comprenait pas le goût des humains pour les challenges ; lui n'avait de goût que pour le sang et la souffrance et ne ressentait pas le besoin d'innover ; il ne voyait pas l'intérêt de chercher la nouveauté alors que les choses fonctionnaient très bien telles qu'elles étaient. Pour séparer les demoiselles, il usa de son pouvoir psychique, distillant une petite confusion pour leur faire oublier leurs intentions de rester ensembles puis il ne restait plus qu'à suggérer à la première que son nom était appelé en haut de l'escalier tandis que la seconde ressentait le même appel dans la direction opposée.
 S'il avait décidé de commencer par la blonde, il ne voulait pas priver la seconde du spectacle, c'est pourquoi il parti à sa rencontre en premier afin de la capturer. Il l'avait attirée dans la grande salle où il avait l'habitude de prendre ses repas. La salle était immense, vide de tout mobilier, avec un grand âtre. Il se glissa sournoisement derrière elle sans un bruit alors qu'elle explorait la pièce du regard à la recherche de cette voix qui l'avait appelée. Il murmura « derrière » à son oreille et au moment où elle tourna la tête il se déplaça en un éclair pour se retrouver de l'autre côté. Ne voyant rien derrière elle, elle se retourna à nouveau pour se trouver cette fois-ci nez à nez avec son hôte affichant un sourire morbide. Sous le coup de la surprise elle perdit complètement l'équilibre pour se heurter violemment les fesses sur le sol en pierre.
 De toute évidence, le comte ne correspondait pas à ce qu'elle s'attendait d'un vampire ; sa peau était grisâtre, il n'avait pas de cheveux ni de nez, ses dents étaient aussi sales que pointues et son visage était parsemé de rides profondes. Transie de peur elle tenta de se relever pour fuir mais il la saisit alors par la cheville pour la propulser violemment sur le mur le plus proche. Sous le choc, sa jambe droite se brisa, le tibia ressortant ensanglanté au milieu de celle-ci. La jeune fille ne sentit pas la douleur car elle avait immédiatement perdu connaissance, mais le réveil serait douloureux.
 Le comte pris le temps de cautériser la fracture ouverte afin de ne pas gâcher le sang s'écoulant de la blessure, non sans en avoir goûté quelques gouttes qui l'avaient mis en appétit. Il l'attacha ensuite au mur par les poignets avec des chaînes rouillées mais parfaitement solides, entièrement nue, les pieds balançant à quelques centimètres au dessus du sol. Finalement il alluma un feu dans le foyer de la cheminée afin qu'elle ne prenne pas froid. Il avait, dans ses jeunes années de vampire, fait l'erreur de conserver ainsi une victime trop longtemps dans le froid et elle était tombé malade ; les anticorps dans le sang lui avaient conféré un goût acide extrêmement désagréable et il avait été obligé à contre-coeur de se débarrasser de ce produit périmé.
 Maintenant que le copieux déjeuné du lendemain était prêt, il s'était mis en chasse de son repas du soir. Il commença par distiller la peur par petites touches : un courant d'air glacial, le claquement d'une porte, une ombre qui passe à la limite du champ de vision. Tout cela pour l'amener là où il voulait qu'elle arrive. Quand la jeune femme vit son amie attachée au mur, reprenant à peine conscience, la terreur atteint son summum ; elle ne put s'empêcher de lâcher faiblement un « oh mon Dieu ! ». Son amie qui avait retrouvé ses esprits vit le vampire arriver dans son dos mais ne put la prévenir que trop tard.
 Le comte la saisit par les poignets, l'entraînant dans une valse improvisée, la tenant si fort qu'elle ne sentait plus ses mains et se débattait en vain. Finalement il s'immobilisa, la tenant fermement contre lui et l'embrassa sur ses lèvres colorées d'un rouge à lèvre rose bonbon. Elle avait presque arrêté de se débattre lorsque d'un coup de dent il lui arracha une partie de la chaire de sa lèvre inférieure. Il la relâcha alors après avoir pris le temps d'observer avec délectation son visage se transformer sous la douleur. Après avoir sucé le peu de sang qu'il contenait, il recracha le bout de chair sur le sol et dit avec un sourire lugubre : « Je le savais, une couleur plus sombre sur les lèvres vous met bien plus en valeur ».
 La jeune fille à peine libre et prête à abandonner sans remord sa camarade s'était précipitée sur l'unique porte de la pièce qui demeura fermée malgré ses assauts hystériques. Alors qu'il s'apprêtait à retourner à l'attaque, il fut interrompu par la brune qui lui lança : « Vous êtes un véritable malade mental ». Amusé de la remarque, il délaissa un temps sa proie pour se retourner et répondre à celle-ci : « Désolé de vous contredire très chère mais je ne suis absolument pas un malade mental même si cela vous déplait. Un humain qui agirait comme moi pourrait à juste raison être taxé de maladie mentale car agissant contre nature. Pour ma part je suis en parfait accord avec ma nature et ne mérite nullement cette appellation. Les seuls malades mentaux parmi les vampires sont ceux qui vous font fantasmer et qui préfèrent boire du sang animal ou de synthèse par respect pour la vie humaine. Mais je doute que de telles créatures existent, malheureusement pour vous. » Puis, laissant sa détractrice sans voix, il s'en retourna à ses occupations qui continuaient de s'acharner sur la porte.
 Il la saisit par un poignet pour la faire se retourner mais dans un élan de courage elle lui porta un coup de sa main libre, lui infligeant quatre profondes griffures. Il fut amusé de la voir désemparée en ne voyant pas la moindre goutte de sang couler de ces blessures. Elle tenta de porter un second coup mais le comte était désormais sur ses gardes et il l'évita sans problème, rattrapant la main au vol d'un coup de mâchoire. Renforçant sa prise, il finit par lui arracher les quatre phalanges qu'il maintenait dans sa bouche tandis que de l'étreinte de sa main il brisait les os de son autre main en centaines de fragments.
 Submergée de douleur et de haine, la jeune fille criait et pleurait toutes les larmes de son corps sans pour autant abandonner sa lutte et elle continuait de se débattre en lui donnant de violents coups de pieds dans les tibias. Bien qu'il trouva ses tentatives de lutte plus amusantes qu'ennuyantes, il balaya ses jambes d'un mouvement ample du bras et la fit basculer pour heurter le sol dans un choc qui interrompit brièvement ses jérémiades. Il maintint ses jambes en appuyant ses genoux au dessus de ceux de la jeune fille et saisit les chevilles de ses mains avant de tirer un coup sec qui brisa les deux genoux, lui arrachant un cri de douleur jubilatoire. Cependant, malgré ses deux mains estropiées, elle continuait à agiter les bras dans sa direction, comme s'ils pouvaient être du moindre secours contre son assaillant. Pour couper court à ce brassage de vent, le comte abattit le tranchant de ses mains sur les épaules de sa victime et ses bras retombèrent mollement sur le sol dans une position qui semblait bien plus appropriée.
 Elle était désormais à peine conscience et n'était plus agitée que de soubresauts. Il profita de ce moment d'accalmie pour corriger le petit défaut qu'il lui avait trouvé au premier coup d'œil. Après lui avoir arraché son haut-de-corps, il entreprit d'inciser sa poitrine avec un ongle avant de plonger sa main pour en ressortir ce corps étranger de silicone ; il procéda de même avec le second sein avant de laisser les plaies se refermer sous l'effet de sa salive, finissant de lécher l'hémoglobine répandue avant qu'elle ne coagule.
 Le comte n'oubliait pas que la jeune fille au sol était venue chercher l'amour et il s'apprêtait à lui en donner. Bien sûr il ne possédait pas de coeur pouvant alimenter un système vasculaire et était donc dans l'incapacité d'avoir la moindre érection. Mais sa libido était morte avec lui pour laisser place à un goût pour la souffrance, et pour cela il n'avait nul besoin de pénis, les chasseurs de vampires qui lui avaient rendu visite par le passé s'étaient chargés de lui amener tous les ustensiles nécessaires à une soirée réussite.
 Elle reprenait à peine conscience quand il revint avec un sac rempli de ses instruments de torture ; elle gémissait comme si elle n'avait même plus la force de pleurer. Le comte aurait donné cher pour savoir ce qu'il se passait dans sa tête mais la perte de toute empathie faisait partie des contreparties de son immortalité. Pendant ce temps, la petite brune toujours suspendue continuait de hurler et de l'insulter mais ce n'était pour lui que des mots doux qui accroissaient son excitation.
 Pendant qu'il finissait de déshabiller sa victime en lui arrachant ses vêtements, il parcourait son corps avec un pieu de bois, infligeant régulièrement de petites incisions auxquelles il s'abreuvait goulument. Quand il fit pénétrer le pieu dans son intimité, elle retrouva les forces de pousser un cri qui se mut rapidement en une longue complainte. Le vampire se retourna alors vers son autre captive et dit d'un ton amusé : « Je les fait toutes crier, et sans me vanter je sais qu'aucune n'a jamais simulé » avant de partir dans un rire sinistre alors que ses actes redoublaient de violence. Une fois que les possibilités offertes par le pieu furent épuisées, il l'échangea contre un couteau de chasse parfaitement aiguisé.
 La torture s'était poursuivie plus d'une heure lorsque sa victime poussa son dernier soupir dans un râle si tenu qu'il était à la limite de l'audible. C'était le signal que les festivités devaient s'arrêter. Il se dépêcha de finir son repas en plantant ses crocs profondément dans la jugulaire. Il fallait boire le sang tant qu'il était encore frais, le sang était une denrée si périssable et il ne voulait pas en rater une goutte. Il y avait un temps pour les réjouissances et un temps pour satisfaire son appétit et le second était arrivé.
 Sa captive avait arrêté de l'interpeller et se contentait de pleurer à chaudes larmes. Il remit du bois dans l'âtre de la cheminée car son bien-être le préoccupait... Pour l'instant. Finalement, il s'approcha avec un verre d'eau et la força à boire en estimant bon d'expliquer : « Tu ne voudrais pas mourir de déshydratation à pleurer ainsi. » Puis il lui souhaita une bonne nuit, passant tendrement sa main sur sa joue, récoltant ses larmes sur ses doigts. Il s'en alla ainsi, portant les doigts à l'orifice qui lui tenait lieu de nez ; l'odeur de peur contenue dans ces larmes avaient un effet enivrant pour lui. Il n'avait pas besoin de dormir pour sa part, contrairement à la jeune femme épuisée par tant d'émotions, mais il était repu et la vider à cet instant aurait été contreproductif ; elle lui servirait de déjeuné pour le lendemain.
 Il revint dans la nuit alimenter le feu, la demoiselle avait fini par s'assoupir d'un sommeil agité. La danse des flammes projetait une lueur vacillante sur son visage qui avait quelque chose d'hypnotique. Il l'observa, immobile dans un coin de la pièce, attendant qu'elle se réveille. La lumière du matin pénétrait avec mal par l'unique ouverture calfeutrée quand elle reprit conscience. Ses pleurnichements ne tardèrent pas à revenir alors qu'elle n'avait toujours pas remarqué sa présence, cachée dans l'obscurité du fond de la pièce. Cette salle avait l'avantage de n'être que peu baignée par la lumière du jour même lorsque la lucarne n'était pas encore obstruée ; le vampire ne savait pas si l'architecte ayant construit la demeure était parfaitement incompétent ou si les propriétaires l'ayant fait bâtir partageaient son aversion pour le bronzage mais il leur en était grès.
 Quand il se rapprocha d'elle, sortant de l'obscurité totale, et qu'elle l'aperçut, ses larmes s'intensifièrent et elle le supplia « Pourquoi vous ne me tuez pas qu'on en finisse ? » Le comte qui avait fini par s'accoutumer au manque de patience des humains ne se formalisa pas de cette requête et répondit naturellement « Mais rien ne presse ma chère, chaque chose en son temps et au final nous serons tous les deux satisfaits. » et il s'approcha jusqu'à pouvoir plonger ses crocs dans le cou de la jeune fille. Alors qu'il puisait quelques gorgées pour se requinquer il pouvait sentir sur sa peau tendre la douce odeur de la terreur qui la parcourait et ressentit le courant électrique qui la faisait frissonner de ce qu'on appelait communément la « chaire de poule ».
 Quand il la relâcha, elle trouva la force de se débattre, essayant vainement d'arracher ses chaînes, mais ne réussit qu'à se cisailler les poignets et fut rapidement abandonnée par ses forces, plongeant un peu plus dans le désespoir. Il la maintint en vie toute la journée, réussissant à la forcer à boire. Le problème était que les humains ne se conservait que peu de temps, préférant se laisser mourir, et il dut se résoudre à s'occuper d'elle le soir venu. Viendrait ensuite cette période de vache maigre de la semaine où les visites étaient rares, à attendre le prochain week-end que d'autres intrépides arrivent. Mais il aurait bien le temps de se soucier de ça le lendemain.
 Il commença doucement par faire de petites entailles avec ses ongles à différents endroits de son corps, léchant le sang s'en écoulant ; les préliminaires étaient extrêmement importantes et il ne se lassait pas de les faire durer. Sa captive ne bronchait pas, elle semblait avoir décidé de lui refuser le plaisir de l'entendre gémir et elle se retenait, intériorisant la douleur tout en mordant fermement ses lèvres. Mais le vampire savait que les femelles humaines avaient cette tendance à feindre l'indifférence comme technique de séduction et au lieu de lui gâcher son plaisir, cette entreprise n'avait qu'augmenté son excitation et sa soif.
 Quand sa main plongea entre ses cuisses elle n'émit pas le moindre son, fermant les yeux et mordant ses lèvres de toutes ses forces. Les ongles acérés du vampire multipliaient les coupures aux lèvres avant de s'enfoncer plus profondément. Il s'agenouilla et entama un cunnilingus ; le sang avait un arrière-goût de ciprine mais restait potable. D'un coup d'ongle, il lui offrit une excision artisanale qui lui arracha enfin un cri déchirant, comme un condensé de tout ce qu'elle avait retenu jusque là. Le comte prolongea son cunnilingus jusqu'à ce que le flot de sang se tarit.
 Il se redressa et remarqua qu'elle avait les lèvres ensanglantées à force de les avoir mordues si fort et il ne put se retenir de l'embrasser, obligé de saisir fermement sa tête afin de l'empêcher de se débattre. Elle essaya en vain de lui rendre la pareille en le mordant mais sa tentative fut un échec ; elle réussit cependant à le faire reculer et lâcher temporairement son étreinte. Puis il enfonça ses dents dans son cou, laissant le sang couler doucement dans sa gorge.
 Il lui arracha ensuite le téton du sein droit d'un coup de dents et entreprit de s'y abreuvoir. Un psychanalyste aurait probablement vu dans cet acte les manifestations d'une frustration freudienne mais il n'était pas humain et ne voyait dans le sein qu'une partie du corps parfaitement vascularisée et facile à prendre en bouche. Il passa ensuite au second sein car il savait que les femmes aimaient que l'on ne néglige aucune zone érogène.
 Alors que la jeune fille était au bord du malaise, il lui accorda quelques heures de répit afin qu'elle puisse se reposer. Il voulait que cet instant privilégié dure toute la nuit et il se devait de la ménager. Il revint ensuite avec son couteau qu'il avait pris le temps de nettoyer et d'affuter. Encore une fois il ne négligea pas une seule zone érogène, jouant du couteau comme un chirurgien du bistouri, prenant bien garde de ne jamais lui infliger de blessure mortelle.
 L'aube n'était plus très loin quand il sentit qu'elle était sur le point de flancher définitivement. Il planta ses crocs dans son cou et sentit la vie la quitter doucement, accompagnant le sang qui quittait ses veines. Vidée de ses forces elle sembla s'éteindre doucement et paisiblement, ses muscles se relâchant jusqu'à ce qu'elle pende inanimée. Le vampire finit de puiser son sang jusqu'à la dernière goutte prélevable et quand il la lâcha elle vacilla un instant au bout de ses chaînes comme une marionnette au bout de ses fils.
 Il se débarrassa des corps en les incinérant dans la grande chaudière se trouvant dans le sous-sol de la bâtisse. Les vêtements suivirent les corps ; le vampire ne conserva que les porte-feuilles et les téléphones portables. Il n'avait pas lui-même usage de ce type de biens matériels mais il s'agissait de la commission pour la responsable de l'office du tourisme qui lui envoyait tous ces visiteurs dans sa demeure pittoresque, ils les déposerait dans l'entrée où elle pourrait venir collecter sa part du deal.
 En regardant les corps calcinés à travers les flammes, il se dit qu'il serait temps qu'il envoie enfin une lettre à toutes ces auteurs à succès qui avaient fait de lui un fantasme d'adolescente pour leur dire à quel point il était fan et comment leurs œuvres avaient changé son existence.

vendredi 12 août 2016

Le rapport du veilleur

Nouvelle publiée en 2014 sur le madtelier d'écriture (oui, c'est le même titre que la nouvelle précédente, sauf aux majuscules, elle vient de la même session où le titre était tiré par un générateur aléatoire, je trouvais ça marrant de faire deux textes très différents avec le même titre)
Publiée ensuite (toujours en 2014) dans Les Contes Roses vol. 1 (Éditions des Artistes Fous)

Le rapport du veilleur


« Monsieur Duclos, nous attendons votre coopération pour comprendre le déroulé des événements d’hier. Nous espérons de vous un rapport détaillé. »
Il y avait eu un cambriolage dans la soirée et Joël était le veilleur de nuit. Bien sûr la police voulait sa version des faits, après tout il était en faute. Mais l’inspecteur ne se doutait pas de ce que ce mot « rapport » rappelait au veilleur.

***

La soirée était calme et Joël distraitement en train de surveiller les caméras de surveillance après son tour de ronde avec le clébard. Pas de match à suivre à la télé, il avait décidé de passer un coup de fil à Julia ; ses charmes n’étaient pas donnés, mais elle le valait bien.
La nuit était tombée depuis longtemps quand la jeune femme arriva dans la zone industrielle et le visiteur nocturne dans son sillage. Joël l’invita, elle, à entrer après avoir pris la peine d’enfermer le chien dans la petite salle de repos attenante à celle de surveillance. Ce dernier était jaloux et avait tendance à aboyer en permanence quand il avait de la compagnie, utile pour protéger un entrepôt, moins pour s’envoyer en l’air.

À 22h, la langue de Julia tournait autour de la verge de Joël, le chien autour d’un fauteuil et le cambrioleur autour du périmètre. Les mains de Joël allaient le long du cou pour chercher ses seins, celles du l’intrus le long du grillage pour chercher une faille. Tous deux atteignirent leur objectif.
Moins de dix minutes plus tard, Joël entrait en Julia, le cambrioleur dans le bâtiment et le chien dans une nouvelle crise d’aboiements. Elle gémit, le chien également, le temps de reprendre sa respiration entre deux aboiements, mais pas l’alarme que l’inconnu s’était chargé de débrancher.

Le crochet s’immisçait dans la serrure, le doigt du veilleur dans l’anus de Julia. Puis il y eut le déclic, la dernière résistance avait fini par céder. L’arrière-salle venait de s’ouvrir et ils y pénétrèrent. De dépit que ses avertissements soient ignorés, le chien s’en alla au fond de la salle, dans sa panière, quittant la stature à quatre pattes pour s’allonger alors que la prostituée faisait l’opération inverse.
Le cambrioleur finit par trouver ce qu’il cherchait tandis que Joël s’en approchait et que Julia le feignait. Le chien de son côté ne cherchait plus rien, préférant céder à la somnolence.
Le veilleur finit par se retirer de la demoiselle et le visiteur de l’entrepôt. Ce dernier se répandit en auto-congratulations et celui qui était censé l’attraper en humeurs visqueuses sur la poitrine de la professionnelle.

Le cambrioleur mit le contact de sa voiture, Julia sa culotte et Joël du temps à sortir son porte-monnaie. Le premier fila sur les chapeaux de roue et la deuxième un bas en pestant. Rhabillée, la demoiselle tendit la main, Joël un billet et le chien, sorti de sa somnolence, une oreille. Enfin payée pour ses services elle s’en retourna à ses affaires et le veilleur à sa télé ; toujours pas de match au programme, mais des gymnastes en tenues moulantes faisaient l’article d’un nouvel engin de musculation.
Il grattait son entrejambe et le chien à la porte, le veilleur se décida donc à le libérer. Au tour de l’animal de se dégourdir. Il ouvrit la porte, ils étaient seuls et le chien calmé. Durant la ronde ce dernier réalisa que l’entrepôt avait été visité et Joël que sa carrière prenait un mauvais tournant.

***

« Monsieur Duclos ? Votre rapport ?
— Inoubliable.
— Pardon ? »
Ah oui, l’enquêteur attendait une réponse… mais probablement pas la version qui lui avait coûté un gros billet et son emploi.

mercredi 10 août 2016

Le Rapport du Veilleur

Nouvelle publiée initialement en 2014 sur le madtelier d'écriture.
Re-publiée en CC0 pour le Ray's Day 2015.

Le Rapport du Veilleur


Tout le monde attend mon rapport. Le Rapport. Pas celui avec une minuscule que je rends tous les soirs. Non, celui avec une majuscule qui sera mon dernier.
 Toute la population de la planète attend le Rapport depuis des générations. Le mien ou celui d’un de mes collègues. Je ne suis pas le seul veilleur de jour. Mais dans mes rêves c’est toujours moi qui rédige le dernier, le Dernier, lui aussi avec une majuscule. Et ensuite je pourrai mourir tranquillement, jeune comme tous les veilleurs qui se sont succédé depuis des générations, depuis que l’homme a mis le pied sur la planète, quittant un berceau mourant pour un nouveau foyer mortel.

Le Nouvel Espoir est arrivée en orbite de la planète il y a plusieurs siècles. À l’époque son nom n’était pas ironique et le vaisseau spatial n’avait pas encore hérité du sobriquet d’Espoir Déçu. Les survivants de l’humanité cherchaient une planète de type tellurique, dans la zone d’habitabilité de son étoile. Ils l’avaient trouvée. Ils espéraient qu’ils pourraient s’installer à sa surface pour vivre... on ne gagne pas à tous les coups.
 Le soleil était trop puissant, l’atmosphère trop ténue. Les raisons étaient nombreuses mais la conséquence était unique : les radiations à la surface étaient trop fortes et mortelles en cas d’exposition prolongée. L’installation d’une colonie comme initialement envisagée était donc exclue.
 Dans un premier temps l’humanité était retournée à son sommeil cryogénique, ils avaient déjà dormi quelques siècles, ils en ajouteraient quelques-uns supplémentaires. Presque cinq cents ans en tout. Mais les réserves d’énergie du vaisseau resté en orbite n’étaient pas inépuisables, et hommes et femmes durent s’éveiller une seconde fois. C’est de là que vient l’expression de « second éveil » pour les lendemains de fête, désabusé, la tête douloureuse et les jambes lourdes.
 L’espoir était revenu. Les scientifiques avaient analysé les relevés que leur dortoir orbital avait enregistrés au cours des siècles passés. Le soleil mourait et tout le monde s’en réjouissait ; en vieillard à l’aube de sa vie, sa vigueur déclinait. Et l’humanité ne mourrait pas. La surface lui était encore inaccessible pour plusieurs siècles, mais ils pouvaient creuser, mettre des dizaines de mètres de terre, de roche et de métal entre leur future cité et l’extérieur inhospitalier. Trogloville naquit au cœur d’une montagne, des débris récupérés de l’Espoir Déçu qui n’était plus d’aucune utilité à ses habitants.

Les scientifiques l’ont prédit : le soleil meurt lentement, le jour où la surface sera viable arrivera et durera quelques millénaires. Mais l’humanité doit se terrer sous des kilomètres de roche en attendant ce jour. Une immense station d’observation a été créée en surface, chargée de surveiller les champs de panneaux solaires alimentant la cité, les forêts transgéniques plantées pour augmenter l’oxygène de l’atmosphère et la couche d’ozone, mais surtout pour tous les capteurs indiquant le niveau d’habitabilité de la surface.
 Mais nous n’avions pas le matériel adéquat ni l’expertise pour automatiser la surveillance. Le corps des veilleurs de jour a donc été créé dans ce but : garder la station, régler les appareils et relever les données. Quand les techniciens viennent intervenir sur les installations pour réparer, ils ont des combinaisons anti-radiation. Les précurseurs ont pensé que les veilleurs pourraient en faire de même. Les combinaisons se sont vite révélées un inconvénient insurmontable, handicapantes pour le travail, limitées en eau et en oxygène et surtout rapidement transformées en étuve ; les tours de surveillance nécessitant plusieurs heures, les malaises étaient monnaie courante. Les combinaisons furent abandonnées avec la santé des veilleurs.
 À travailler des heures à la surface, on meurt tôt, souvent après une maladie douloureuse ; et on devient rapidement stérile. Pourtant les volontaires ne manquent pas, il y a même trop de candidats pour ce long suicide. Des psychologues étudient le phénomène et rivalisent de théorie sur le rôle expiatoire du sacrifice. Peut-être ont-ils raison. Ou peut-être sont-ils à côté de la plaque. Peut-être que chacun d’entre nous a une raison différente qui n’a rien de culturelle. Je pense que j’étais juste un peu claustrophobe et je ne regrette pas d’avoir troqué des années de vie contre des journées à l’air libre.

Maintenant nous rêvons tous du Rapport, écrit de notre main. Je doute que ça hantait les pensées des précurseurs il y a quelques siècles, mais maintenant que les aiguilles semblent sur le point de quitter la zone rouge, l’instant semble de plus en plus imminent : tout à l’heure, demain ou dans deux mois. En tout cas les projections scientifiques le prévoient pour l’année, sans autre possibilité de précisions.
 En débutant il y a dix ans je ne pensais pas connaître ce moment historique de mon vivant. Le rêver oui, mais pas le penser. Désormais ce rêve est réalité, alors le Rapport est devenu le nouveau rêve de tous les veilleurs : devenir ce héros dont on citera le nom dans tous les manuels d’histoire, à qui on dédiera poèmes et odes, à la gloire de qui on érigera des statues – pas les statues millénaires de la cité, une statue qui connaîtra l’érosion du vent et les déformations du temps nécessaires à la formation d’une légende.
 Je pourrai le vivre. Pas en pleine forme, à une trentaine d’année mon organisme commence à connaître des ratés et je ne verrai sûrement pas mes quarante ans. Les premiers mourraient après seulement cinq années de service et peu étaient ceux à avoir atteint l’âge que j’ai. Les choses vont de mieux en mieux.
 J’essuie mon front avec mon mouchoir puis étouffe une quinte de toux dedans et le macule de mucus rougeâtre. Ils pourront écrire ça dans leurs hymnes : « Il a donné sa sueur et son sang à l’humanité ». Il est probable qu’ils écrivent ça à propos d’un autre et que je tombe dans l’oubli mais l’espoir fait vivre, paraît-il.

Pendant que les autres vivent à un rythme artificiel sous des lumières qui le sont tout autant, ma vie est dictée par le soleil, à un rythme naturel sous une lumière qui l’est tout autant. Je vivrai deux fois moins longtemps que la plupart d’entre eux, mais chaque minute me semble plus intense que chacune de leurs heures, quelle que puisse être la douleur physique.
 Je suis un veilleur de jour, je ne suis pas un sacrifié, je suis un privilégié. Et un jour si la chance est avec moi je serai Le Veilleur de Jour, celui avec une majuscule, pas l’anonyme avec minuscule que je suis encore.
 Il faut que je surmonte cet état permanent de second éveil et survive encore un peu...

jeudi 4 août 2016

L'attaque des requins-vampires nazis de l'espace

 Nouvelle parue initialement en 2013 sur le madtelier d'écriture.
Je la republie en CC-by donc non je n'attaquerai pas The asylum pour leur film qui pompe mon idée avec des requins-zombies nazis (vous ne trompez personne !)

 L’attaque des requins-vampires nazis de l’espace


1 – Farniente martien, bikinis & alcool bon marché
 À l’approche de Spring Break, les abords de Valles Marineris se remplissaient d’adolescents désirant décompresser de la vie étudiante sur Mars. L’année 2055 ne débutait pas sous les meilleurs hospices pour les futurs diplômés dont l’avenir était assombri par l’incertitude du futur suite à une nouvelle récession, découlant directement du crash financier de 2054 sur Terre.
 Ben et Jack étaient bien décidés à profiter de chaque instant et à remporter la chasse au nichon organisée au sein de leur fraternité. Il n’était pas si compliqué pendant Spring Break de profiter de l’occasion de se rincer l’œil et de faire une sauvegarde photographique mémorielle de l’instant. Celui ramenant le plus de clichés gagnait le respect pour toute une année. Il y avait bien sûr une mention spéciale à celui qui réussissait à ramener un cliché de nu intégral, bien plus compliqué à obtenir.
 « Bienvenue à tous pour Spring Break 2055 » annonçait un panneau à l’entrée de la cité balnéaire. L’inscription « Vive la fete » avait été ajoutée au marqueur en dessous, visiblement dans l’urgence et d’une main peu assurée.
 Le soleil commençait à décliner dans le ciel et les deux amis avaient trois objectifs à atteindre avant qu’il ne disparaisse définitivement : Trouver un endroit où planter leur tente, de l’alcool bon marché et des filles pour partager la soirée, l’alcool et éventuellement la tente.
 Rien ne semblait inaccessible dans cette ambiance. Bien que pris d’assaut les campings ne manquaient pas de places et les environs regorgeaient d’épiceries prêtes à vendre de l’alcool à prix modique, en grande quantité, sans être trop regardantes sur l’âge des clients. Finalement les filles étaient là pour s’amuser avant tout, et elles non plus n’étaient pas trop regardantes.
 Au couché du soleil, la tente était plantée, les bouteilles étaient achetées et entamées et les filles abordées. Ben et Jack avaient entamé la discussion avec Nancy et Claudia au bord d’un feu de camp en cours de mise en route. Ils n’avaient pas longtemps hésité après avoir vu les deux amies, l’une rousse, l’autre brune, toutes deux belles et élancées. La soirée de printemps martien était douce et les deux filles ne portaient qu’un bikini, les flammes du feu naissant faisant jouer les ombres sur leurs peaux légèrement bronzées.
Ces vacances s’annonçaient épiques, contrairement à la discussion qui s’annonçait emplie de vacuité.

2 – Scientifiques, militaires & menace imminente ignorée
 À l’observatoire du mont Olympus, le professeur David Strain relisait ses notes encore et encore. Il connaissait les conclusions par cœur mais ne savait qu’en déduire. Mais même incomplètes, elles devaient être portées à l’attention des autorités, il en allait peut-être de la survie d’une partie des habitants de la planète. Et rien ne prouvait que la menace ne risquait pas de s’étendre à la Lune et la Terre.
 Le général Shasloe était accompagné de deux gratte-papier sans importance : une secrétaire probablement recrutée pour sa plastique et sa compétence à servir le café et un jeune premier tout juste sorti de l’école militaire, sans doute le fils pistonné d’un gradé quelconque. Engoncé dans un uniforme bardé de médailles, le responsable militaire avait toutes les caractéristiques du cliché qu’on attendait de lui : le port altier, les cheveux grisonnant coupés courts, le visage strict qui ne devait dessiner une ébauche d’émotion qu’en cas de guerre nucléaire. Il s’efforçait de considérer le scientifique avec le plus de dédain dont il était capable, soit une bonne dose de condescendance ; lui seul avait l’intérêt de ses concitoyens en premier lieu à l’esprit.
 Strain lança la projection holo au centre de la salle de conférence. Le militaire fit tous les efforts possibles pour rester de marbre.
 — Qu’observons-nous ?
 — Ceci a été repéré en provenance de la ceinture d’astéroïdes. Et ça se dirige droit vers nous. L’image n’est pas excellente à cause du champ de distorsion de Phobos.
 — Et alors ? Ce n’est pas la première pluie d’astéroïdes que nous essuierons. Ces débris ne dépassent pas quelques mètres de long. Même si notre atmosphère est plus ténue que celle de la Terre ils se seront embrasés avant d’avoir atteint le sol. Pourquoi cette convocation alarmiste ? Vous comptez sur les autorités pour prévenir les touristes d’observer les étoiles filantes imminentes ?
 — Vous ignorez le plus important. La trajectoire et l’inertie de ces objets non identifiés indique sans doute possible qu’il ne s’agit pas d’astéroïdes...
 Le professeur était satisfait d’avoir réussi son effet. Malheureusement en vain puisque le général refusa de considérer sérieusement cette dernière affirmation. Puis il mit fin à la rencontre, ne partant pas sans avoir une dernière fois affirmé de manière péremptoire que l’État ne ferrait rien à défaut de preuves solides de ce que l’alarmiste scientifique avançait.

 3 – Ceinture d’astéroïdes, syndrome du survivant & barmaid sexy
 — Vous n’avez pas une tête à boire seul.
 La barmaid avait les cheveux courts et un piercing sous la lèvre. Elle avait surtout un haut moulant dont le décolleté était une incitation au pourboire ; décolleté dans lequel nageait un dauphin, gracieux animal d’encre qui risquait fort de devenir un lamantin vingt ans plus tard. Mais Fred n’avait aucune envie de socialiser en cette soirée ; écluser les verres de whisky était une activité beaucoup plus attractive. La prime d’accident qu’il avait ramené de ses mésaventures dans la ceinture d’astéroïdes devrait lui permettre de boire suffisamment pour rentrer à sa chambre à quatre pattes pendant encore quelques jours.
 — Je ne suis pas seul. Vous ne voyez pas tous les fantômes qui m’entourent ? Je bois à leur santé.
 Il espérait s’être assuré un instant de calme avec sa répartie. Il n’en fut rien et la bougresse poursuivit son harcèlement.
 — C’est plutôt calme ce soir. Laissez-moi trinquer à leur santé avec vous. Celle-ci est pour la maison (elle sortit un deuxième verre puis servit une rasade de whisky dans chaque). Parlez-moi donc de ces gens pour lesquels nous buvons.
 Tant pis pour l’ivresse solitaire. Il trinqua avec réticence avec la demoiselle et entreprit de raconter son histoire. Quitte à avoir une séance de thérapie de comptoir, autant le faire en buvant. Et il se lança dans un monologue, encouragé par la mine sérieuse de la serveuse.
 — Je reviens de la ceinture d’astéroïdes. Une mission de prospection de six hommes. Je suis le seul à en être revenu vivant... (Il relève la manche de sa chemise pour révéler la prothèse bionique qui lui sert d’avant-bras) Et il s’en est fallu de peu. Au milieu des astéroïdes se trouvait une structure qui n’avait rien de naturelle, un complexe artificiel déguisé en astéroïde. Si j’en crois le design et quelques inscriptions, c’était très probablement une base secrète de survivants nazis. Mais à peine nous sommes nous approchés que ces monstres génétiquement modifiés, fruits de monstrueuses expérimentations, nous ont attaqués. Ils se déplaçaient dans l’espace sans avoir besoin de respirer. C’était des requins-vampires...

4 – Étoiles filantes, brume & cadavres exsangues
Heureusement la plupart des étudiants avaient quitté l’eau pour rejoindre la plage et observer les étoiles filantes quand les météorites tombèrent dans la mer. Il y eut peu de blessés et de disparus ce premier jour. Les objets étaient de faible taille et l’alerte n’avait pas été donnée, ils étaient censés se désintégrer totalement à l’entrée dans l’atmosphère. Mais il n’en fut rien et les météorites percutèrent la surface à grande vitesse.
L’énergie cinétique des impacts échauffait l’eau et la mer ne tarda pas à être recouverte d’une chape de brume. Les quelques personnes encore dans l’eau disparurent de la vue de tous et ne réapparurent pas. Le brouillard ne tarda pas à s’étendre et commença à recouvrir la plage. Les vacanciers, paniqués de voir leur champ de vision réduit par une inoffensive vapeur d’eau rassemblèrent leurs affaires et se mirent à courir en tous sens. Les quelques maîtres nageurs et policiers municipaux sur place furent bien en peine pour juguler ce mouvement de foule.
 Les gens atteinrent finalement la ville, sous l’œil bienveillant des commerçants. Les jeunes, plus choqués, se réfugièrent dans les cellules de crise psychologiques improvisées dans chaque bar et débit d’alcool. Le traumatisme de l’événement fut noyé dans l’alcool, les drogues légales ou non, les parties de strip-poker et les chansons grivoises.
 Ce n’est qu’en fin de journée, lorsque la brume eut fini de se dissiper, que les premiers cadavres furent retrouvés sur la rive. Il s’agissait probablement de certains des baigneurs disparus. Mais ils ne semblaient pas noyés et ne portaient pas les stigmates d’une météorite reçue sur le coin de la tête. Certains avaient les membres arrachés, d’énormes traces de morsures et, par-dessus tout, les corps ne contenaient plus une seule goutte de sang.

5 – Debriefing, « je vous l’avais bien dit » & soirée de l’ambassadeur
 David fulminait en faisant les cent pas dans son laboratoire. Il était évident que ce n’étaient pas de vulgaires météorites. Il étudiait encore et encore les tracés des trajectoires ; aucun doute n’était possible, les projectiles n’étaient pas mu par leur seule inertie : si ce n’était de l’intelligence, il y avait une part d’initiative qui ne devait rien au hasard. Les météorites, à défaut d’un meilleur terme, avaient pris la direction de Mars intentionnellement et avaient ralenti avant de percer les couches supérieures de l’atmosphère. Les relevés faisaient également preuve de l’existence d’un champ de protection qui en addition d’une forme aérodynamique expliquait qu’elles aient percuté la mer intactes.
 Shasloe l’avait ignoré et maintenant des gens étaient morts ; le professeur avait la certitude que ce n’était pas une coïncidence. Il fallait maintenant garder son sang froid et analyser ces nouvelles données pour affiner leur étude et fournir un compte-rendu exhaustif qui mettrait le général face à ses responsabilités. Et c’est l’assistante du scientifique – une belle femme s’efforçant de s’enlaidir avec de grosses lunettes d’hipster et une blouse masquant toute trace de courbes féminines – qui débloqua la situation en faisant le lien entre l’état des corps retrouvés et le témoignage d’un rescapé de ce fait divers qui avait eu lieu dans la ceinture d’astéroïdes quelques semaines auparavant.
 Des requins-vampires ! Tout concordait enfin : le schéma de déplacement en banc, la forme effilée et cette trajectoire déterminée de chasseur fondant sur sa proie. Il devait contacter ce prospecteur pour rassembler le plus d’indices possibles. Mais avant cela il lui fallait contacter le militaire pour une petite séance de « Je vous l’avais bien dit ».
 — Allô ? [...] Oui dites-lui que c’est de la plus grande urgence. [...] Oui, non je ne raccroche pas.
 Au bout de plusieurs minutes de musique d’attente ennuyante, le professeur fut enfin mis en relation avec le général.
 — Encore vous ! C’est pour quoi cette fois ?
 — Les météorites qui sont tombées cette après-midi.
 — Encore ? Un petit mouvement de panique vite maîtrisé... Vous voyez bien qu’il n’y avait pas de raison d’être alarmiste. Maintenant c’est fini et ça ne vous regarde plus.
 — Mais...
 — Mais rien ! Je suis attendu pour une soirée chez l’ambassadeur sélénite et vous allez me mettre en retard. Alors au revoir.
 — Mais il y a eu des morts...
 Le général avait déjà raccroché et ces derniers mots résonnèrent quelques minutes dans le vide avant que le professeur, dépité, ne se résigne à raccrocher le combiné. Puisque les autorités s’évertuaient à minimiser la menace, il allait bien falloir qu’il prenne les choses en mains.

6 – Xylostomiase, aspirine & démangeaisons intimes
 L’alcool de la veille donne toujours l’impression que la Terre tourne trop vite ; même sur Mars... Fred essaya de se concentrer, faisant abstraction de la force centrifuge et de la démangeaison qui prenait naissance dans son bas-ventre. Affalé sur le lit, la bave coulant sur les draps, il observait le dauphin danser dans un océan rose où deux bouées plus sombre ondulaient au rythme des vagues, le mammifère marin semblait sourire et se moquer de lui. Il se fit violence pour remettre ses idées en place : le tatouage n’est pas vivant, les tétons ne flottent pas, la respiration du sommeil n’est pas soumise à la marée, les dauphins sourient toujours et il n’était pas la cible de ses moqueries.
 Il se redressa sur son coude, arrachant sa tête à la forte gravité – plus du tiers de celle de la planète mère. Il se demandait ce qui pouvait l’avoir sorti du sommeil. Sa tête n’était pas complètement extraite de son derrière, le réveil ne pouvait pas être naturel. Le son strident qui lui transperçait les oreilles et le cerveau était un suspect sérieux. Qu’est-ce qui pouvait être aussi désagréable et dissonant ? Un voisin joueur de cornemuse ? Un coup d’œil à la table de nuit apporta à Fred la réponse sous la forme de son téléphone sonnant, vibrant et clignotant toutes diodes dehors.
 — Mmmh ? Flageuh ?
 — Monsieur Kusser ? Je suis le docteur David Strain et...
 — Ah vous tombez bien, doc ! J’aurais besoin d’une aspirine et de citrate de Bétaïne...
 — Euh, je suis docteur en physique.
 — Ah, tant pis. Vous n’aurez qu’à passer à la pharmacie, je suis sûr qu’il y en a une dans le coin.
 Une fois le quiproquo levé, Fred comprit qu’on cherchait à l’embaucher comme consultant. Il n’était pas particulièrement dans le besoin – la compagnie minière lui avait versé une prime de « ferme-ta-gueule » non négligeable – mais un peu d’occupation lui changerait les idées, même si ressasser ses idées noires en essayant de les noyer dans le bourbon n’était pas un hobby dénué d’intérêt à ses yeux.
 Il finit par réussir à se relever, et après avoir labouré de ses doigts son pubis, entama de se rhabiller afin de se rendre à l’entretien d’embauche impromptu qu’il venait de décrocher.

7 – Les dents de Valles Marineris, vodka & treize à la douzaine
 Nancy dut s’écarter du groupe : l’appel du grand large se faisait pesant sur son estomac imbibé d’alcool très sucré et peu cher. Elle abandonnait auprès d’un feu de camp sur la plage ses compagnons de soirée ; Ben les doigts fermement bloqués autour de la bouteille qui tournait depuis quelques minutes et Jack les doigts fermement bloqués dans Claudia.
 L’eau était particulièrement attractive et l’envie d’un bain de minuit la pressait. Mais le contenu de son estomac fut le plus prompt à se jeter à l’eau. Crampée de douleur au-dessus du vomi surnageant dans l’eau de mer, la tentation du bain de minuit s’atténuait. Tout à coup, les restes de frites à la vodka commencèrent à s’agitait sous la faible lumière du clair de Phobos.
 Malgré la fatigue et les effets de l’alcool, elle trouva la force de pousser un cri de réflexe quand la flaque de vomi, toutes dents dehors, sembla s’extraire de la mer pour lui sauter au visage.
 Ben passa la nuit en tête-à-tête avec sa main dans les toilettes du camping, comme une triste réminiscence de son adolescence alors que Jack et Claudia s’envoyaient en l’air dans la tente. Le corps de Nancy fut parmi la dizaine de cadavre retrouvés au petit matin.

Une fois le puzzle des différents membres résolut, treize cadavres furent décomptés. Mais seuls douze étaient humains. Le treizième était intact, l’un des requins-vampires s’était échoué sur la plage, l’estomac encore plein du sang de Nancy.
 La menace était identifiée et les médecins se frottaient les mains de pouvoir étudier la bête. Et c’est le docteur Baybars, médecin légiste au seul hôpital de la station balnéaire, que revint le privilège de se frotter les mains à l’idée de pratiquer l’autopsie.

8 – Réunion des protagonistes, re-« je vous l’avais bien dit » & cliffhanger
 Ben, Jack et Claudia étaient trop traumatisés par la mort de leur amie pour remarquer le petit groupe qui venait de débarquer dans l’hôpital : Le docteur Strain marchant avec détermination, son assistante l’accompagnant et Fred à la traîne se grattant le pubis. Ledit groupe ne remarqua pas non plus le groupe d’adolescents éplorés, ils se dirigeaient à travers les couloirs aseptisés en direction de la morgue où le légiste venait de finir son office.
 Dans la salle, le général Shasloe était déjà présent à s’entretenir avec le docteur Baybars. Alors que le professeur Strain s’apprêtait à pavoiser en recyclant son « je vous l’avais bien dit » qu’il n’avait pu placer auparavant, le militaire le coupa court :
 — Ah vous voilà enfin ! C’est pas trop tôt !
 — Vous ne manquez pas de toupet, je –
 — Vous avez intérêt à trouver une solution ou je vous tiendrai personnellement responsable de ce fiasco.
 — Mais –
 Sa protestation ne trouva jamais oreille attentive, le général venait de quitter la pièce en essayant de claquer la porte à battant qui se referma doucement freinée par son groom.
 Le professeur se retourna avec désespoir vers le médecin, prêt à entendre ses conclusions, puisqu’il était désormais personnellement responsable du fiasco qu’il s’était évertué à prévenir.
 — Vous confirmez la nature de la créature ?
 — Oui aucun doute n’est possible, c’est une variété génétiquement modifiée de requin-vampire, adaptée à la survie spatiale. Nous savions que les nazis avaient entrepris ce genre de recherches durant la seconde guerre mondiale, il semblerait que certains survivants du reich aient poursuivit ces travaux...
 — Ça confirme la version de monsieur Kusser, même si je n’en avais jamais douté.
 Fred ne réagit pas à la mention de son nom et se contenta de rester en retrait en gardant son air mystérieux et bourru, gardant les incursions de ses ongles dans son jean aux seuls moments où aucune attention ne se portait sur lui.
 Le médecin reprit la parole alors que Ben, Jack et Claudia faisait leur entrée :
 — Je me suis permis de faire venir les adolescents qui accompagnaient la victime. Ils pourront vous renseigner sur les conditions de l’accident.
 Après avoir soulagé une démangeaison, Fred ouvrit la bouche pour la première fois depuis leur arrivée à l’hôpital :
 — Vous pouvez nous dire où ça c’est passé ?
 — C’était sur la plage... commença Jack.
 — Ah je vois très bien où c’est ! Allons en route !
 Alors qu’ils allaient passer la porte, le légiste les interpella :
 — Au fait ! Avant que vous y alliez, il est important que je vous informe : Je sais comment les tuer...

9 – Révélation, implants mammaires & chemin de la guerre
 Tout le monde s’était figé, imitant le sourire sur le visage du médecin. Se retournant de trois-quart vers la porte devant laquelle ils s’étaient arrêtés, il laissa quelques secondes à sa révélation pour faire son effet avant de finalement abandonner son sourire pour laisser enfin sortir de sa bouche les mots que tous attendaient désormais.
 — J’ai dû refaire les analyses et confier des contre-analyses aux laboratoires de l’hôpital mais je suis formel : je sais ce qui a tué la créature que j’ai autopsiée et je sais comment nous débarrasser de toute son engeance.
 — Nous vous écoutons, relança le professeur lassé de ce suspens.
 — Il est mort d’une réaction allergique à une substance ingérée. Une substance que l’on trouve en quantité dans ce même hôpital où nous nous trouvons...
 Fred se retenait de menacer le légiste de représailles physiques s’il ne se hâtait pas de conclure son explication et s’il n’arrêtait pas avec ce suspens agaçant. Mais ses paroles ne furent pas nécessaires, ce dernier se décidant à poursuivre avec plus d’entrain après avoir croisé le regard noir de l’aventurier.
 — Il est mort d’une allergie au silicone qui se trouvait dans un implant mammaire qu’il a percé de ses dents.
 — Oh mon Dieu ! Nancy s’était fait refaire les seins l’été dernier, s’exclama Claudia.
 — Je le savais ! réagit Ben.
 Jack ne détachait pas ses yeux de la poitrine de Claudia, se demandant si lui aussi avait été trompé sur la marchandise. Puis Fred le tira de ses pensées en remobilisant tout le monde :
 — Alors on partira à la guerre armés ! Où se trouve l’aile de chirurgie esthétique dans cet hôpital ?

10 – Sus aux requins, sus aux vampires & sus aux nazis
 La deuxième nuit après l’invasion venait de s’achever... Et ce serait la dernière sur Mars pour ces créatures. Notre petite troupe s’approchait de la plage, armés jusqu’aux dents – voir jusqu’aux décolletés pour certaines. Fred avait pris la tête, suivit des trois adolescents ; le professeur et son assistante fermaient la marche, chargés du stock de « bombes » préparées.
 Pendant qu’ils élaboraient leur plan à l’hôpital, la nuit avait encore été particulièrement meurtrière et les cadavres jonchaient la berge. Quelques corps de requins-vampires se retrouvaient au milieu du décompte ; les implants mammaires étaient particulièrement répandus dans la population locale. Mais il n’était pas possible d’attendre que tous les envahisseurs succombent à la nourriture locale, les pertes dépassaient les quotas acceptables de dégâts collatéraux.
 Fred saisit la première bombe, poche de plastique contenant sang et silicone le tout entouré d’un bout de cadavre pour attirer la proie. Son lancer était puissant et précis ; si ce n’avait été pour sa blessure à un genou il aurait pu être lanceur professionnel dans la Major League Baseball. Après quelques éclaboussures, l’objet se stabilisa, flottant sur l’eau. Deux ailerons semblaient faire la course pour la friandise.
 D’autres ailerons firent leur apparition. Pour qu’il n’y ait pas de jaloux, Fred et les adolescents se mirent à bombarder toute la surface de la mer de pochettes surprises, alimentés en munition par les deux scientifiques.
 La mer était agitée ; et ni le vent ni les marées n’y étaient pour quoi que ce soit. Des gueules émergeaient, hérissées de dents acérées, pour se refermer d’un claquement. Certains requins semblaient se battre, convoitant la même proie alors qu’une autre se trouvait seule à quelques mètres à peine. Le sang ne tarda pas à colorer l’eau. Et les créatures frappées d’une intoxication alimentaire ne tardèrent pas à flotter, le ventre offert à la caresse des rayons du soleil.

Quelques instants plus tard la mer s’était calmée, ballottant doucement les cadavres des monstres au rythme doux des vagues. La bataille était finie, tous les ennemis étaient vaincus. L’assistante du professeur, beaucoup plus jolie une fois ses lunettes rangées dans la poche de sa blouse, se jeta au cou de Fred pour l’embrasser fougueusement jusqu’à ce que ce dernier lui rende son baiser. Claudia se jeta au cou de Jack pour faire de même. Ben se retourna vers le professeur pour lui serrer la main avec un sourire gêné.
 Puis d’autres couples de congratulations se formèrent. Claudia embrassa Fred, sur la joue cette fois. Les deux scientifiques se congratulant de leur clairvoyance et leur détermination face à une bureaucratie militaire embourbée dans sa bêtise. Et Jack et Ben, complices comme jamais, échangeaient la poignée de main de leur fraternité, accompagnée d’un regard entendu. Ils ne reviendraient sûrement pas vainqueur de la course aux nichons cette année, mais même sans preuves ils auraient la conviction d’avoir palpé plus d’implants mammaires que tous leurs camarades réunis.

11 – Célébration des héros, démangeaison intime & retour aux affaires
 Le général Shasloe fut parmi les premiers à les féliciter. Ça ne l’empêcha pas ensuite de partager le podium avec eux tandis que le président de la colonie martienne remettait des médailles en louant l’efficacité de la réaction des autorités et l’initiative citoyenne salvatrice. Bref, il faisait de la politique et les héros du jour ne savaient trop où se mettre en attendant qu’on leur épingle un bout de métal ; à l’exception du militaire qui semblait rompu à l’exercice et parfaitement dans son élément lors de cet événement protocolaire inutile – même si son appartenance au-dit groupe de héros relevait de l’usurpation politicienne.
 Sur une estrade face à tout un public, il était difficile pour l’assistante du professeur de réprimer son envie d’un geste déplacé qui soulagerait ses démangeaisons.
 Dans les semaines qui suivirent, le groupe éphémère se sépara. Ben et Jack d’un côté, Claudia de l’autre, chaque adolescent retourna à ses études universitaires ; l’amourette de vacances n’était pas vouée à perdurer. Le professeur et son assistante retournèrent à leurs observations spatiales. Fred repartit assoiffer son addiction à l’alcool à l’aide de ce qui lui restait d’argent après avoir profité d’une unique nuit avec la scientifique. C’est finalement le général, bien passif durant la crise, qui fut le plus actif par la suite.

Alors qu’il sortait péniblement du lit d’une nouvelle conquête, Fred entendit son téléphone sonner. Il répondit avec un fort sentiment de déjà vu :
 — Mmmh ? Flageuh ?
 — Monsieur Kusser ?
 — C’est encore le médecin ?
 — Négatif ! Ici le général Shasloe. J’ai une proposition à vous faire.
 — Oh ! Et vous ne pouvez pas passer à la pharmacie sur la route ?

12 – Ceinture d’astéroïdes, expédition punitive & pieuvres-zombies nazies de l’espace
 Le vaisseau traçait à travers le système solaire en direction de la ceinture d’astéroïdes où se trouvait la base nazie à l’origine de tous ces malheurs. Fred avait accepté la proposition du général de diriger cette expédition punitive. Dans le but de démanteler à jamais cette installation. C’était aussi l’occasion pour lui de toucher une intéressante prime avant que la précédente ne se soit épuisée, mais surtout de se confronter à ses démons, expier cette faute imaginaire d’avoir survécu alors qu’il ne le méritait pas plus que les autres. Et en tant qu’unique survivant, il était le seul à pouvoir s’acquitter de cette tâche.
 Les militaires avaient mis les moyens cette fois. Pour combattre une horde de requins-vampires ayant envahi la mer martienne il n’y avait personne pour les aider, mais maintenant qu’il fallait combattre une installation fantôme, il avait l’appui de tout un peloton. Et bien sûr toute une équipe de scientifiques chargés de récupérer tous les éléments intéressants de l’installation pour les étudier ultérieurement. Les nazis étaient de dangereux psychopathes qui avaient semé la panique dans toute une station balnéaire, mais leurs travaux d’ingénierie génétique pouvaient représenter un grand bond en avant pour l’humanité.

L’installation en forme de svastika qui flottait au milieu des autres astéroïdes ne fut pas difficile à retrouver. Elle se trouvait exactement à l’endroit prévu, calculé à partir de la position indiquée par Fred et la force de gravitation subit du soleil et des planètes alentour. La navette se posa devant l’imposante ouverture qui servait de porte au complexe. Le sas était béant, probablement cassé par l’usure, nouvelle preuve que l’endroit était désaffecté. Fred sortit le premier, encadré de tous les soldats ; les scientifiques fermaient la marche d’un pas manquant d’assurance.
 Ils progressèrent dans un long couloir menant à un hall, puis de là continuèrent vers ce qui semblait être les laboratoires ; d’immenses salles remplies de tables où s’accumulaient matériel et poussière, entourées de réservoirs de tailles diverses remplis d’un liquide indéterminé dont les scientifiques s’empressèrent d’aller faire des prélèvements.
 Dans une ombre louvoyait un tentacule grisâtre. Fred se retourna quand le hurlement brisa le silence, mais il ne vit rien...

mardi 2 août 2016

Partie de chasse dominicale

Première publication je ne sais plus trop quand sur ce blog (je crois).
Seconde version publiée en 2013 sur le madtelier d'écriture.

Partie de chasse dominicale


Le fond de l’air est frais en ce mois d’octobre. Mais peu importe, mon métabolisme ne craint pas les variations de chaleur. Le sang sur mon visage et ma combinaison commence à sécher, souvenir de ma quatrième victime. Elle était bien trop proche de moi pour que je puisse dégainer mon fusil, peu adéquat pour un tir à bout portant. Je l’avais donc attendue, couteau à la main, caché derrière un arbre. D’un simple bond à son passage j’avais réussi à l’immobiliser avant de faire doucement glisser ma lame aiguisée le long de son cou. Il n’avait fallu que quelques instants pour que son sang ne submerge ses poumons et qu’elle ne rende son dernier soupir dans un râle chargé d’hémoglobine.
 Je ne chasse que pour le sport, le plaisir de la traque. J’ai bien goûté la chair de l’animal lorsque j’en avais abattu un la première fois ; mais qu’elle soit crue ou cuite, sa viande avait un goût infect, de toute évidence impropre à la consommation. Je me contente donc d’un petit trophée pris sur chaque dépouille, pour garder le décompte de ma partie de chasse. Je pourrais prendre une tête et la faire empailler pour décorer mon antre mais je trouve cette bête particulièrement hideuse et ne désirerais pas voir un tel visage, à quelque heure de la journée. Je me contente d’un petit os, la dernière phalange du cinquième doigt de la main, que je dépiaute avec mon couteau pour en retirer la chair qui ne demande qu’à pourrir une fois séparée du reste du corps. Si la viande est peu goûteuse, je trouve le sang loin d’être désagréable en petite quantité et je lèche à chaque fois celui-ci sur ma lame avant de la ranger dans le fourreau à ma ceinture.
 Le coin est sympathique : Les branches dansent au rythme du vent, semant dans une pluie ocre les feuilles qui viennent délicatement former un tapis au sol. Ce dernier amortit chacun de mes pas et me permet d’approcher le gibier sans qu’il ne risque de s’enfuir en entendant mon approche. La musique tout en bruissements de la forêt semble de nature à apaiser la faune locale qui se laisse abattre sans la moindre résistance, comme si cette mélodie endormait leur instinct de survie. La chasse en est presque ennuyeuse, trop facile pour un chasseur expérimenté tel que moi. S’il y a peu de chance que je revienne à nouveau ici, il n’est pas exclu que j’en touche un mot à mon club de chasse, ce terrain ferra un parfait lieu pour entraîner les débutants.

Je m’avance à pas feutrés, toujours à couvert des branches jusqu’à un amas de fougères au bord d’une allée de terre. Un couple et sa progéniture se profilent à l’horizon et je m’installe confortablement, à plat ventre, le canon du fusil au ras du sol, caché par les fougères ; il s’agit d’une prise à ne pas manquer. Je vérifie le chargeur de mon arme, un fusil à visée optique avec un silencieux.
 Le mâle est sans doute un mâle alpha vu sa carrure, des épaules larges, une démarche assurée et un regard droit devant lui. La femelle aux mamelles généreuses garde un regard affectueux et protecteur sur sa petite qui batifole quelques mètres devant sur un engin à roues. Cette dernière est menue, les cheveux attachés en deux couettes, pédalant gaiement, un sourire fixé aux lèvres. C’est à ce moment que je repère un quatrième animal, d’une taille moindre, recouvert de fourrure et tenu en laisse par la femelle du groupe.
 C’est le chien qui sent ma présence le premier, alors que sa maîtresse tente de calmer son excitation. Il est bizarre de remarquer que, quelle que soit la planète, l’instinct de survie semble être inversement proportionnel au niveau de développement technologique. Les humains soi-disant intelligents et évolués continuent à ignorer le danger de ma présence tandis qu’un animal aussi primitif que leur canidé est capable de sentir la menace qui pèse sur eux.

Difficile de se décider, j’hésite sur la stratégie à adopter. La logique du chasseur voudrait que j’abatte directement le mâle dominant qui représente en théorie la plus grande menace. Mais je commence à saisir un peu mieux le contour du comportement humain et il y a peu de chance qu’il soit vraiment dangereux. J’opte finalement pour une stratégie audacieuse mais bien plus ludique : instiller la terreur au risque de voir une proie m’échapper. Jusqu’à maintenant tout s’est toujours passé trop vite pour que mes victimes réalisent ce qui leur arrivait ; étudier leur comportement face au danger avéré pourrait se révéler riche d’enseignements.
 J’aligne dans mon viseur la roue avant du vélo et tire mon premier coup. Transpercé d’une balle le pneu éclate et vient se coincer entre les rayons de la roue, ayant pour effet de la bloquer net. La fillette se retrouve propulsée, la tête par-dessus le guidon, la surprise sur son visage se teintant rapidement d’appréhension à mesure que le sol se rapproche de celui-ci. Si seulement j’avais eu l’idée de prendre une caméra pour immortaliser cet instant et pouvoir me le repasser au ralenti ! Ses dents viennent heurter le sol dans un claquement sec avant que le reste du visage ne vienne râper le sol fait de terre et de petits cailloux. Le reste du corps suit de près, s’affaissant mollement, comme une poupée de chiffon.
 Il y a eu un petit moment de flottement, comme si le temps s’était suspendu un instant pour se remettre du choc, avant qu’une complainte stridente, faite de hurlements pleurnichards, ne s’élève du petit corps qui s’agite désormais de soubresauts. Au moment où je retire l’œil du viseur pour embrasser toute la scène de mon regard, les deux parents se sont déjà mis à courir en direction de l’enfant. Ils ne se doutent toujours de rien, le silencieux de mon fusil ayant réduit suffisamment le bruit de la déflagration pour qu’elle soit assimilable à l’explosion du pneu du vélo. Seul le chien n’est pas dupe, grognant dans ma direction, tirant sur la laisse qui le retient de me sauter dessus, essayant d’attirer l’attention de ses maîtres. Mais ceux-ci sont trop accaparés par leur fillette blessée pour s’occuper d’un animal réclamant de l’attention au moment qui semble le plus inopportun.
 Je retiens ma respiration au moment de presser la détente afin de garder une trajectoire parfaite. Le turbulent animal pousse un petit jappement avant de tomber délicatement sur le flanc, le bruit de la chute presque entièrement amorti par le pelage de la bête. C’est probablement l’absence de tension sur sa laisse qui attire l’attention de sa maîtresse jusque-là focalisée sur sa fille. L’homme suit le regard sa femme et découvre presque en même temps qu’elle le cadavre de leur animal de compagnie. Le doute est désormais évanoui, ils savent qu’ils sont chassés et l’attente de leur réaction est un stimulant puissant ; je suis excité d’enfin découvrir quelle va être leur réaction.
 L’homme vient de se redresser brusquement ; ses jambes flagellent et il balaye nerveusement les alentours du regard. Je peux lire sans difficulté l’angoisse et l’indécision dans son regard. À la simple façon dont le corps du chien est disposé, n’importe quel être se prétendant intelligent aurait dû déduire l’origine du coup de feu ; mais, comme je m’y attendais, il est dépourvu de toute jugeote et continue de fureter à la ronde du regard, complètement immobile, faisant preuve encore une fois de l’absence complète d’instinct de survie chez cette espèce.
 La femme, quant à elle, semble un peu plus apte à la survie. Mais peut-être est-ce plutôt l’instinct maternel que celui de survie qui la pousse à agir. Quoi qu’il en soit, tandis que son compagnon était resté figé, elle avait attrapé sa fille dans ses bras et s’était mise à courir pour s’éloigner le plus loin possible du danger. Note pour plus tard : les femelles de cette espèce, tout du moins celles ayant déjà procréé, sont des cibles bien plus palpitantes, contrairement aux mâles qui apparemment ne représentent aucun challenge. Puisque le mâle semble attendre calmement la mort là où il se trouve, j’oriente ma ligne de mire vers la fugitive avant qu’elle ne soit définitivement hors de portée.
 Un nouveau coup part, avalant la distance me séparant de la femme en un instant. La balle se fiche dans son mollet et, entraînée par son élan, elle s’écroule au sol, uniquement amortie par le corps de sa fille qu’elle tenait dans les bras et qui s’est retrouvée coincée entre sa mère et le sol. Dans une série de sanglots, elle entreprend de poursuivre sa fuite coûte que coûte, se traînant au sol en tenant sa fille inconsciente, ou déjà morte, d’un bras. Une dernière balle dans la nuque met fin à sa vaine tentative au milieu de l’allée dont la terre commence à se teinter de rouge.
 Le regard de l’homme a cessé d’errer, il est désormais fixé dans ma direction. Il ne fait aucun doute qu’il a parfaitement entendu le cliquetis de la culasse, tout comme celui de la détonation malgré la présence du silencieux. Alors que je m’attendais à une charge haineuse et désespérée il n’en est rien. Il reste là, résigné, presque stoïque. Tout d’un coup, il tombe à genoux et fond en larme. Toute la faiblesse de son espèce se lit dans sa détresse, il ne luttera pas pour survivre. Il ne cesse d’implorer ma pitié entre deux sanglots, mais il ne la mérite pas ; seuls les vrais guerriers qui ne la demanderont sous aucun prétexte la méritent. Je me redresse de ma cachette et m’avance à découvert, pour qu’il puisse voir mon visage, le visage de la mort.

Je pense avoir fait le tour de cette planète, métaphoriquement bien sûr. La partie de chasse est sur le point de s’achever avec cette dernière cible. Je vais pouvoir retourner enfin chez moi, retrouver ma femme et mon fils. Même si une dizaine d’humains ne représente pas un trophée exceptionnel, je sais qu’ils seront fiers de moi. Cela fait partie du rôle d’éclaireur, on peut tomber sur une planète dangereusement hostile qui ne sera réservée qu’aux chasseurs les plus aguerris. Et on peut débarquer comme ici sur une charmante et pittoresque planète sans réelle challenge et qui sera probablement classée tout en bas de l’échelle des coins de chasse potentiels. Un terrain pour débutants sur lequel j’amènerai probablement mon fils pratiquer. Il sera bientôt en âge de passer le rite d’initiation et j’ai déjà repéré le fusil qui ferait un parfait cadeau pour son anniversaire à venir.
 Je m’approche de ma dernière victime jusqu’à me trouver à un pas de lui. Il lève la tête dans ma direction et derrière le flot de larmes j’entraperçois une lueur d’incompréhension. D’ailleurs il finit par réussir à exprimer cette incompréhension en hoquetant cette question formée d’un simple mot « Pourquoi ? ». Il n’obtiendra comme seule réponse que le glissement de ma lame sur sa gorge.
 Étrange ce besoin de justification. En quoi la connaissance de mes motivations aurait changé quoi que ce soit pour lui ? Il se serait vidé de son sang comme un porc de toute façon. Est-ce qu’il espérait que cette simple question me pousserait à m’interroger sur mes motivations et pourquoi pas à lui laisser la vie sauve ? C’était futile. Je sais très bien pourquoi je chasse, c’est tout simplement ma nature, la seule chose pour laquelle je sois fait et la seule chose pour laquelle je sois doué ; pas seulement doué, le meilleur. Je garde à chaque fois ancré dans ma mémoire la montée d’adrénaline de la traque, le cœur qui s’accélère quand la cible est dans le viseur, le triomphe de voir celle-ci s’affaler au sol, vaincue. Et puis aussi la redescente que je commence à ressentir, quand la chasse est finie et que je regagne serein mon vaisseau, cette plénitude enfin atteinte.
 Je me mets en quête de mon vaisseau, il me reste une sacrée route à parcourir à travers les étoiles pour regagner mon chez-moi. Étonnamment je ne me rappelle pas clairement où je l’ai garé. Habituellement je n’ai jamais ce genre de problèmes, c’en serait presque inquiétant. Allons, je vais revenir sur mes pas et je finirai bien par le trouver, il ne peut pas être bien loin.

***

Extrait du journal télévisé du 12 janvier 2015 :
 « Les experts psychiatriques ont rendu leurs conclusions dans l’affaire du chasseur fou qui a été déclaré irresponsable et sera interné dans un hôpital psychiatrique. Rappel des faits : il y a de cela trois mois, ce chasseur, père de famille, avait tué sa femme et son fils avant de s’en prendre à des promeneurs, faisant huit victimes supplémentaires et une fillette de cinq ans grièvement blessée. Des actes de mutilation et de cannibalisme étaient également retenus contre lui, ainsi que le meurtre d’un chien. Il avait été retrouvé couvert de sang, errant en bordure de forêt, ne semblant pas se souvenir du moindre de ses actes. Reconnu schizophrène, il est apparu durant l’enquête qu’il était persuadé être un predator, un des extraterrestres imaginés dans le film de science-fiction du même nom. »